Dans un premier temps, Fabrice Jacquard a interrogé 138 marcheurs rencontrés sur les itinéraires autorisés de l’enclos, en leur demandant leur
lieu de résidence (35% habitant à la Réunion ; 53% habitant en métropole ; 12% à l’étranger). Trois sur quatre fréquentent ces sentiers balisés
plutôt que le tour des cratères interdit, “principalement pour des raisons de sécurité” : deux se conforment tout simplement à l’interdiction
d’accès au sommet ; le troisième motive clairement sa décision “par une volonté personnelle de non-prise de risque” sans évoquer l’interdiction.
Le dernier évoque le manque de temps, la forme insuffisante, la météo, etc. Dans cet échantillon, près de huit randonneurs sur dix (autant les
Réunionnais que les extérieurs) déclarent “être en total accord avec l’interdiction en vigueur”, pour des raisons “appuyées par des arguments
se trouvant sur les panneaux informatifs présents à l’entrée du site et expliquant le caractère à risques du sommet du volcan”. Autrement dit,
“les usagers des sentiers autorisés de l’enclos ont une perception des risques suffisamment bonne”, puisqu’ils ne s’exposent pas dans des zones
identifiées comme à risques. On pourrait s’en réjouir. En réalité, plus de 7% de cet échantillon de randonneurs “obéissants” rencontrés le jour
de l’enquête se sont déjà rendus au sommet du volcan depuis son effondrement survenu entre un an et demi et deux ans auparavant (12% des
Réunionnais, 5% des métropolitains). Et en creusant un peu, on s’aperçoit qu’il n’y a pas de quoi être si serein. Seulement 25% des sondés sont
capables de citer des exemples précis de dangers rencontrés au sommet, 60% se contentant de répondre simplement qu’il y a des “risques” et que
“les scientifiques l’affirment”. Mais, et surtout, si 78% d’entre eux pensent que l’interdiction d’accès au sommet est “totalement justifiée”,
presque autant (75%) regrettent de ne pas être autorisés à s’y rendre. Ce qui amène Fabrice Jacquard à souligner : “Il existe une forte
probabilité pour que l’efficacité de cette interdiction diminue avec le temps”
Ceux qui montent aux cratères interdits
“Le tour des cratères est régulièrement pris d’assaut lors de chaque éruption sommitale, qu’il soit interdit d’accès ou non”, constate Fabrice
Jacquard. Faute de moyens, il n’a pas pu déterminer la proportion des visiteurs ayant franchi le portail du Pas de Bellecombe et montant au
sommet, ne tenant donc pas compte de l’interdiction. Mais il dispose de leur nombre : il a mesuré lors de chacune de ses onze visites au sommet,
en période estivale (janvier-février 2009), une moyenne journalière de 70 randonneurs effectuant le tour complet des cratères, qui ont alimenté
un autre échantillon de 126 personnes questionnées. Encore faut-il savoir que ce nombre exclut les marcheurs venus simplement observer au bord
et qui redescendent ensuite, les plus nombreux sans doute. Cela parce que ces usagers n’auraient pas pu répondre aux questions spécifiques au
parcours du tour du sommet. Fabrice Jacquard détaille : “La majorité de l’échantillon déclare ne pas être en danger au sommet, considérant
“faire preuve de prudence” et “être suffisamment loin du bord des cratères”. Les principaux risques identifiés par 93% de l’échantillon
concernent la chute (sur le sentier, dans le Dolomieu, dans une crevasse), la verbalisation et la possibilité de se perdre sur l’itinéraire”.
Or, l’analyse des scientifiques (lire par ailleurs) est claire : le danger n’est pas seulement au bord des cratères, mais jusqu’à une distance
beaucoup plus importante très souvent, comme le montrent les photos aériennes qui mettent en évidence d’immenses zones faillées, non
identifiables par un observateur présent au sol. Ainsi le plateau au sud du cratère Dolomieu, qui correspond à une ancienne structure effondrée,
sorte de “Soufrière bis”, comblée au fil de l’activité du volcan : sans cohésion réelle avec le reste du sommet, elle présente des signes de
faiblesse visibles. Evidemment, au sol, un randonneur ne peut s’en rendre compte et il circule le plus souvent sur un sentier (ou ce qu’il en
reste) en sursis. “Renforcée par la formation de la caldeira cratère d’effondrement du Dolomieu depuis avril 2007, l’attraction du volcan est
telle que la notion de “risques acceptés” devient floue et erronée pour beaucoup de personnes désirant “à n’importe quel prix” avoir une
occasion de voir le volcan”, résume Fabrice Jacquard en conclusion de son étude
Un belvédère suffirait à calmer le jeu
Une ou deux plates-formes au sommet du volcan ? Les randonneurs qui ont effectué le tour des cratères ont laissé parler leur coeur : en terme
de point de vue, un point d’observation au cratère Bory ne les satisferait que moyennement puisque 60% d’entre eux feraient quand même le tour
du sommet contre seulement 22% dans le cas d’un belvédère au bord du cratère Dolomieu. Ainsi, souligne Fabrice Jacquard, “il est possible
d’affirmer que l’emplacement le plus stratégique en terme de diminution de la vulnérabilité des personnes sur site concernerait l’est du
Dolomieu”. Une solution beaucoup plus efficace selon lui pour limiter la prise de risques et qui passe par la diminution de la tentation !
260 randonneurs interrogés
Fabrice Jacquard s’est rendu à un nombre incalculable de reprises dans l’enclos du volcan au cours des deux dernières années, en association
avec des étudiants et chercheurs du laboratoire Géosciences. Tout d’abord dans le cadre de son mémoire de master, pour le suivi de l’évolution
du sommet des cratères, grâce à des campagnes de mesures GPS différentielles. Ensuite, pour procéder à une enquête sur les comportements et les
aspirations des visiteurs. Un travail exigeant, qui a mené l’étudiant étang-saléen une quinzaine de fois sur les sentiers de l’enclos, soumettant
plus de 260 randonneurs à une batterie de 27 questions, la plupart à choix multiples. Muni d’une autorisation délivrée par la préfecture pour
effectuer cette étude, il a adopté tour à tour l’attitude du randonneur ordinaire, marchant, observant, prenant des notes, allant jusqu’à
chronométrer ses “proies” pour déterminer par exemple combien de temps elles passaient au bord des cratères, voire du vide… Ensuite, se
présentant, il leur proposait de participer à son enquête. L’étudiant a rencontré des réticences, essuyé des refus… et même assisté à une
mémorable engueulade au sein d’un groupe, certains de ses membres refusant d’entreprendre le tour des cratères une fois arrivés au sommet !