Exploration à hauts risques

Le 26 février 1983, ils sont six à plonger au coeur de la Soufrière. On retrouve Xavier Lalanne accompagné de François Lénat, à l’époque directeur de l’Observatoire, François Cartault, président du Centre de documentation et de diffusion d’informations sur le volcanisme (CDDV) et cinéaste, Alain Talibart, topographe, et des gendarmes Escarnot et Beaulieu. Quatre heures seront nécessaires pour amener hommes et matériels à 160 m de profondeur. "En fait de plate-forme, se souvient François Cartaut, c’était un espace chaotique sur lequel une personne n’aurait même pas pu s’allonger." L’expédition restera 22 heures au fond dans des conditions particulièrement pénibles. “Évidemment, pas question de dormir. Nous avons été arrosés par une pluie continuelle, celle des eaux d’infiltration. “Elles se chargent pendant la traversée des roches de sels minéraux et cette solution chimique concentrée a la fâcheuse vertu de brûler les yeux. Et surtout, il y avait les roches qui se détachaient à tous moments et tombaient autour de nous. C’était d’autant plus éprouvant pour les nerfs que nous ne pouvions pas les voir arriver.” Xavier Lalanne sera même légèrement blessé au genou. Les explorateurs établissent une topographie précise de la Soufrière. Au total trois puits sont identifiés et la profondeur maximale est de 220 m. “D’ores et déjà, rapportent enthousiastes mais épuisés les membres de l’expédition, on peut dire que la Soufrière est le témoin d’un phénomène volcanique exceptionnel : à notre connaissance aucune autre formation de ce type n’a été observée dans le monde. Il s’agit d’une énorme bulle, qui a été créée dans la roche par des gaz sous pression lors d’une éruption. Arrivée près de la surface, cette bulle a crevé, créant la bouche actuelle et les gaz se sont enflammés : le gigantesque chalumeau qu’a vu Auguste de Villèle. “Nous avons constaté dans le puits central que la lave était montée jusqu’à mi-hauteur. Normalement, la Soufrière aurait dû cracher du magma. “Mais un phénomène secondaire lui a évité de se remplir. Quelques kilomètres plus bas sur la même faille, une bouche d’émission s’est ouverte. “La lave s’est donc écoulée par là, tandis que la Soufrière restait une bouche de dégazage.” L’expédition fait un sort à une légende tenace attachée à la Soufrière. “Aucun gaz ne s’échappe de là. L’air y est parfaitement respirable. Nos appareils respiratoires ne nous ont servi à rien. Les trois puits sont parfaitement bouchés. En fait, l’odeur soufrée provient de petites fissures situées à la surface dans les environs de la Soufrière. Par ailleurs, cet enfer est très froid. Il faisait 7° au fond ! L’ex-chalumeau est devenu une glacière.”
Etait-il bien raisonnable de descendre dans les profondeurs de la Soufrière ? Certains incidents apparus à la lecture du récit de l’expédition, pourtant encadrée par des scientifiques et des militaires, font rétrospectivement un peu froid dans le dos. L’un des participants sourit largement à cette évocation et admet que l’évolution du site donne à réfléchir ... tout en ne regrettant rien. Si des Bory de Saint-Vincent, des Tazieff ne nous avaient pas livré en leur temps leurs récits chargés de sentiments mêlés de fascination, de crainte, de peur même, face à l’inconnu - pour le premier sur le piton de la Fournaise en 1801 ; pour le second au Nyamulagyra, au Congo belge d’alors, en 1948 - il nous manquerait quelque chose, avouons-le.


