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ARTICLE DU 11/04/2007



Le nouveau visage du volcan


Jusqu’à vendredi, le cratère Dolomieu était bordé à l’ouest d’un haut rempart qui le séparait du cratère Bory.
Son fond plat s’étendait vers l’est, venant à niveau avec le rempart à l’opposé.
Depuis vendredi, un gouffre de 300 mètres de profondeur a pris sa place.

Depuis la nuit des temps, les éruptions successives n’ont cessé de remodeler le piton de la Fournaise. Celle qui s’est achevée hier, marquée par des effondrements spectaculaires au sommet depuis vendredi, a donné un nouveau visage au Dolomieu. Cette manifestation de notre volcan restera dans les mémoires. Elle aura surpris les scientifiques et émerveillé tous ceux qui se sont pressés dans le Grand-Brûlé ou au Tremblet pour assister au spectacle fascinant des fontaines de lave jaillissant dans le ciel à plus de 200 m et des coulées atteignant l’océan et redessinant la côte.

Si le piton de la Fournaise pouvait parler, il s’amuserait sans doute de l’étonnement des néophytes face à ses manifestations. Les seuls à ne pas avoir été pris par surprise par l’effondrement du sommet qui a débuté vendredi sont les scientifiques. Ceux qui veillent en permanence au chevet de notre volcan s’attendaient depuis plusieurs mois à de tels événements. “Quand les gens contemplent le massif du piton de la Fournaise, ils ont l’illusion d’un paysage figé, explique Patrick Bachèlery, responsable du laboratoire des sciences de la Terre à l’université de la Réunion. En fait au sommet, et principalement dans le Dolomieu des changements se produisent : pas à l’échelle des temps géologiques mais à échéance de quelques années. Ainsi avant 1925, le Dolomieu était plat. Après l’éruption de 1931, sa partie Est était profonde de 150 m.” Dès le mois de novembre de l’année dernière, alors que se déroulait l’éruption du piton Wouandzani, Patrick Bachèlery et les scientifiques de l’observatoire s’accordaient sur l’imminence d’un effondrement au sommet du piton de la Fournaise. Ils établissaient même le scénario prévisible de l’événement. Sous les cratères sommitaux se trouve une chambre magmatique. “Lorsqu’elle se vidange partiellement ou complètement, le cône éruptif risque de s’effondrer, poursuit Patrick Bachèlery, en raison du vide qui se crée en dessous. Et d’ailleurs, plus la vidange est importante et plus la probabilité d’un effondrement est grande.” Ce phénomène s’accompagne obligatoirement d’une éruption phréatique. “L’eau s’infiltre dans les zones chaudes suite à l’effondrement, indique Patrick Bachèlery, il y a vaporisation et explosion avec projection de blocs. Ainsi en 1986, des blocs ont été retrouvés sur tout le pourtour du sommet.” Heureusement, des signes précurseurs annoncent longtemps à l’avance de tels épisodes. “Les volcanologues s’accordent sur ce point, confirme Patrick Bachèlery. Un effondrement et l’éruption phréatique qui la suit sont précédés plusieurs jours voire plusieurs semaines en amont par une activité sismique au moins cent fois supérieure à la normale qui ne manquerait pas de s’inscrire sur le réseau de surveillance de l’observatoire.” Le piton de la Fournaise va mettre sa touche personnelle à ce scénario. Il va surprendre les volcanologues sur le terrain de la sismicité. Elle disparaît habituellement lorsque le magma est libéré. Cette fois, elle continue à croître sous le sommet dans la matinée du 3 avril, avec de nombreux événements de magnitude entre 2 et 3, le plus puissant atteignant 3,3, un niveau jamais atteint en plus de 25 ans de fonctionnement de l’observatoire volcanologique. Ces séismes sont à chaque fois accompagnés d’une augmentation du trémor éruptif. Explication : selon l’observatoire, “ces séismes sont probablement les signes précurseurs d’un effondrement sous la zone sommitale”. Confirmation est apportée trois jours plus tard, le vendredi 6 avril. “À partir de minuit-2 h du matin le 6 avril, rapporte Zacharie Duputel, doctorant à l’observatoire volcanologique, un cycle s’est mis en place : toutes les deux heures environ, nous avons eu des épisodes d’accumulation de contraintes suivis d’un brutal relâchement. Puis le rythme s’est accéléré, passant à une demi-heure.” Dans l’après-midi, le sommet se dégage. Sur les caméras de l’observatoire, l’expulsion régulière d’un panache sombre montant haut dans le ciel indique que l’événement attendu est en train de se produire. “Nous avons même pu indiquer à des observateurs présents au pas de Bellecombe quand allaient se produire les effondrements que nous voyions arriver”, poursuit le scientifique. C’est en fin d’après-midi seulement, grâce au survol du sommet avec l’hélicoptère de la gendarmerie, qu’on en aura le cœur net. Julie Morin, doctorante au laboratoire des sciences de la Terre de l’université de la Réunion, découvre l’ampleur de la transformation du cratère Dolomieu, où s’ouvre désormais un gouffre comme les chercheurs l’imaginaient. L’analyse des premières photos permet d’évaluer la profondeur du nouveau cratère Dolomieu à environ 300 mètres, du jamais vu dans la période historique. Deux jours plus tard, mardi 10 avril, le volcan se rendort et le Dolomieu offre un nouveau visage.

Alain Dupuis avec François Martel-Asselin


Le sommet du volcan en 1936, vu du sud, avec le rempart de l’enclos et le piton de Partage à l’arrière-plan à gauche.


Un phénomène attendu par les scientifiques

Depuis une dizaine d’années, Valérie Ferrazzini, sismologue à l’Institut de physique du globe, suit attentivement l’évolution du volcan tout autant dans la perspective des objectifs de recherche que ceux de sécurité civile assignés à l’observatoire volcanologique du piton de la Fournaise. Dès le mois de novembre de l’année dernière, cette scientifique s’attendait à brève échéance à un effondrement au sommet du volcan. Selon elle, les épisodes éruptifs qui ont suivi l’éruption phare de 1998 ont tout lieu de laisser augurer des remaniements importants du sommet du volcan, ne serait-ce qu’au vu des nombreux événements qui ont émaillé la période historique, c’est-à-dire les 350 années écoulées depuis la première occupation humaine de l’île. En accord avec Patrick Bachèlery, elle prédisait : “Quand le Dolomieu est bien plein au-dessus, il ne peut que s’effondrer. Il suffirait d’une grosse éruption latérale, à basse altitude, comme dans la plaine des Osmondes, pour bien vidanger la chambre magmatique et créer un vide suffisant sous le sommet pour qu’il s’effondre.”