Hier matin à Sainte-Rose, les scientifiques ont réitéré leur pêche miraculeuse de dimanche en collectant d’autres espèces de poissons morts, remontés des profondeurs et flottant à la surface de l’eau, parfois inconnues. Le répertoire des poissons réunionnais devrait s’allonger d’une trentaine d’espèces. Remarquable effet collatéral de la Fournaise, vraisemblablement une première
Le petit monde marin réunionnais est en ébullition (notre édition d’hier). Les scientifiques ont détourné leur week-end de Pâques sans la moindre hésitation pour venir se pencher sur ces centaines d’êtres abyssaux. L’aventure de dimanche s’est reproduite hier matin. Avec la Compagnie des travaux sous-marins et le club de plongée de Sainte-Rose, les spécialistes de la mer et du volcan souhaitaient plonger, afin de filmer la rencontre lave-océan. Mais ont dû renoncer face aux conditions. Lorsqu’ils aperçoivent, dans une mousse jaunâtre (le lieu de jonction entre le chaud et le froid), des poissons morts.
LA MOITIE DU LOT INCONNUE
« C’est exceptionnel, on ne les voit jamais, ils vivent à plus de 500 mètres de profondeur pour certains. D’habitude, ce sont des poissons coralliens, de faible profondeur », témoigne Alain Barrère, conseiller scientifique de la maison du Volcan et membre du Centre de documentation et de diffusion sur le volcanisme. Habituellement, les experts observent ces bêtes étranges... dans du formol. « C’est une chance extraordinaire, d’habitude il faut un sous-marin pour les observer. Et là un canot pneumatique et une épuisette ont suffi ! », exulte Patrick Durville, biologiste à l’Aquarium. Face à la petite équipe passionnée, en pleine réflexion hier après-midi à l’Aquarium de Saint-Gilles, des dizaines de poissons ne font pas les fiers. L’échantillonnage vient de se terminer. Ils montrent leur bouche béante dans laquelle une poche blanche se laisse apercevoir. Il s’agit de la vessie natatoire, remontée par la variation de profondeur et la diminution de la pression lors de la remontée vers la surface. Certains commencent à perdre leur couleur. « Il faut rapidement qu’on les photographie et qu’on les congèle », glisse Alain Barrère. De par son allure étrange, une espèce attire particulièrement l’attention. Mais qu’on se rassure, la nature n’y est pour rien dans cette morphologie. Il a tout simplement cuit dans l’eau bouillante, prêt à être avalé ! Chez d’autres bestioles, les yeux sont exorbités. Dans cette pêche quelque peu inhabituelle, les passionnés parviennent à identifier environ la moitié du lot. Patrick Durville, livre en main, vient de faire avancer le schmilblick, en quelques minutes. Dans cette encyclopédie, il vient de repérer le dessin d’un des animaux. « Ce poisson papillon est connu mais n’a jamais été décrit à La Réunion. Grâce à l’événement, un de plus ! », se félicite-t-il.
CADEAU DU VOLCAN
« Après les avoir photographiés, on va les conditionner, les mettre dans des petits sachets et les congeler », poursuit Alain Barrère. Si les conditions de cette mort n’apparaissent pas très évidentes aujourd’hui, la satisfaction est au rendez-vous. « On va faire un pas en avant sur la population abyssale de La Réunion. Normalement on répertorie une espèce tous les six mois. Là, on va en rajouter plusieurs dizaines d’un coup, c’est assez sympa ! », se réjouit Patrick Durville. De par leur lieu de vie très difficilement accessible, la recherche avance lentement, et le mystère des abysses ne s’éclaircit pas facilement. « Normalement, il faut développer des stratégies, des pièges, pour les approcher ». Le volcan a fait un véritable cadeau à la communauté scientifique. Dans un premier temps, il va falloir se lancer dans les nombreuses bibliographies sur le sujet, pour retrouver qui est qui. Et ainsi répertorier les nouveaux venus pour les ajouter à une liste qui compte environ 1 000 poissons, tous issus des eaux réunionnaises. Ensuite, pour ceux qui restent étrangers, une autre méthode s’impose. « Ce sont des espèces très pointues qui exigent qu’on se penche longuement dessus », l’objectif visant à rassembler le maximum de critères. D’où la nécessité d’avoir recours aux compétences d’un taxinomiste, un véritable spécialiste de la classification des organismes vivants. Un spécialiste du Muséum d’histoire naturelle de Paris pourrait se rendre à La Réunion pour plancher sur le sujet, accompagné par l’Aquarium de La Réunion, l’ARVAM et la Maison du Volcan.
des photos traditionnelles. Le temps commençait à presser car il nous fallait rentrer avant la “nuit aéronautique” et on a fait le panoramique au dernier moment, plutôt bâclé pour la prise de vue. Du coup ça a été une vraie galère à assembler. Question survol, le renforcement de l’éruption a entraîné l’édition d’une note aéronautique qui nous a empêché de revoler : altitude mini 300 mètres et surtout pas de survol dans un rayon de 3 000 mètres autour de l’éruption et du sommet. Donc aucune possibilité d’approcher valablement.” Mais cela nous suffit déjà.
Damien Frasson-Botton
Photos Ludovic Laï-Yu et DR
Jets-skis, bateaux : danger, eau bouillante ! Alain Barrère profite de l’occasion pour souligner le danger inhérent au lieu. « Il y a une plate-forme d’eau très chaude. Certains bateaux et jet ski s’approchent dangereusement de la côte, ce qui n’est pas indispensable pour bien observer le phénomène. D’autant plus qu’il y a des arrêtés préfectoraux et municipaux ». Par rapport à 2004, l’arrivée de la lave en mer se montre plus dangereuse. La nappe brûlante se propage jusqu’à 300 ou 400 mètres de profondeur.
Une influence profonde et intense
Si le cercle biologique marin a du pain sur la planche, le même sort est réservé au monde volcanique. Cet événement prouve l’activité volcanique profonde intense. Et la découverte suscite de nombreuses interrogations. « Quelque chose se passe en profondeur. Il faut étudier l’impact de l’éruption à 300, 400, 500 mètres », avance Alain Barrère. « Je n’ai pas encore d’explications ». Forcément, des thèses émergent, dont celle-ci, pas convaincante aux yeux du spécialiste : « La lave peut sortir à 300 mètres de profondeur, mais on aurait d’autres signes révélateurs si tel était le cas ». Il croit plus sérieusement que l’éboulement de la lave le long des pentes littorales entraîne la descente de matériaux chauds dans les profondeurs. Qui tuerait les animaux. Ils remonteraient par la suite à la faveur d’un courant d’eau chaude. Autre élément d’explication : la lave dans l’eau modifie le milieu, qui deviendrait peu propice à la vie aquatique. « Il peut s’agir de la variation de température, des sels minéraux, de gaz ou encore d’appauvrissement en oxygène ». En outre, L’ARVAM devrait effectuer des prélèvements dans la paroi marine, pour déterminer l’existence de matériaux volcaniques à 300 mètres de profondeur. Grâce à la technique de la bouteille à renversement, l’eau sera analysée. Bref, le mystère reste entier. Et le spécialiste prévient « qu’il sera difficile d’avoir une réponse précise ».
L’action qui a permis cette trouvaille a été menée conjointement par
l’ARVAM (Jean-Pascal Quod et Alain Barrère),
la Maison du Volcan (Pascal Hoarau et Alain Barrère),
l’Aquarium de La Réunion (Thierry Mulochau et Patrick Durville)
et E max Production (Jean-Michel Bou).

Celui-ci a tout simplement fondu dans l’eau bouillante.

Le monde scientifique marin réunionnais franchit un sacré pas
dans la connaissance des espèces présentes autour de l’île.

Ces êtres vivants abyssaux (plusieurs centaines de mètres de profondeur)
surprennent toujours par leur allure effrayante.

Natti, technicien à l’Aquarium est heureux d’être « aux premières loges ».

Les scientifiques ont procédé à l’échantillonnage
pour ensuite congeler cette pêche exceptionnelle.
