Il y a 30 ans, la lave envahissait pour la première fois le village de Piton Sainte-Rose. Obligeant la population à quitter dans l’urgence biens et habitations avec la peur de ne plus les revoir. Mais le vrai désastre se déroulera quatre jours plus tard avec la traversée du bourg de nuit par une nouvelle coulée qui épargnera miraculeusement l’église et la gendarmerie, construites en dur. Une trentaine de maisons sont détruites, des dizaines de familles sinistrées...
Ancien premier adjoint de Sainte-Rose, Christian Avice se souvient comme si c’était hier des événements qui ont marqué à jamais la population de Piton Sainte-Rose et, au-delà, la mémoire de tous les Réunionnais. Un "feu d’artifice" illustre-t-il... Un bras de fer engagé entre une population et son volcan. "Mais, il n’y a pas eu de panique. Une certaine résignation face aux événements, mais pas de panique", poursuit l’ancien responsable, sur le pont plusieurs jours durant et bien plus encore pour tout reconstruire, avec les personnels de la commune, de la préfecture, de la gendarmerie, d’EDF ou encore de la sécurité civile de l’époque. Une histoire connue de tous, qui débuta en fait le 24 mars 1977 avec une forte détonation "suivie de lueurs diffuses dans l’enclos" pour s’achever à 17h00, le 16 février, avec "l’arrêt de toute activité éruptive", note le compte rendu des événements rédigé à l’époque par le directeur de la Sécurité civile (voir par ailleurs). Mais de longs mois et beaucoup d’efforts seront encore nécessaires pour que tout redémarre. Et pourtant...
Pas d’observatoire
Initialement, c’est vers la population de Bois-Blanc que se portèrent les premières craintes des autorités, dépourvues à l’époque d’un appui scientifique solide tel qu’aujourd’hui (l’observatoire verra le jour en 1979, voir par ailleurs). Nous sommes le 8 avril 1977, il est 18h30, de "fortes explosions" retentissent à l’Ouest du bourg, suivies "d’une coulée très fluide" qui se répand dans les ravines. Les conditions atmosphériques sont excécrables depuis plusieurs jours notamment depuis le 5 avril quand débuta une nouvelle éruption dans l’enclos (pour s’achever le 7 avril). Pour la première fois depuis 1800 une faille vient de s’ouvrir hors enclos. La population - plus de 900 habitants - doit être évacuée par précaution. Heureusement, le lendemain matin, la coulée se stabilise et épargne Bois-Blanc. Une accalmie de bien courte durée... Quelques heures plus tard, c’est cette fois à l’Ouest de Piton Sainte-Rose qu’un nouveau point d’émission est repéré. Une seconde coulée qui progresse rapidement en faisant sienne la ravine Lacroix. A 16h30, la lave traverse la CD 57 (route des radiers). A 18h10, elle se situe à 800 mètres de l’agglomération. Depuis moins d’une heure, l’évacuation totale a été ordonnée : plus de 2 000 sinistrés viennent s’ajouter aux plusieurs centaines qui avaient pour certains trouvé refuge à Piton Sainte-Rose ! La solidarité au sein de la population joue à plein, camionnettes et tracteurs sont réquisitionnés, la plupart des habitants laissent tout derrière eux, alors que les curieux affluent aux portes du bourg.
Une "épée de Damoclès"
La RN2 est franchie à 22h20, à "100 mètres au Sud de la gendarmerie". Les stations vidangent leur carburant, le courant est coupé. L’épaisseur de la lave est alors estimée à six mètres. Vers 2h30, elle atteint et se jette dans la mer, soit moins de quinze heures après l’ouverture de la seconde faille. "Le lendemain, nous étions soulagé que les dégâts soient restés mineurs, mais nous savions qu’une épée de Damoclès restait suspendue au-dessus de nos têtes", témoigne l’ancien premier adjoint. Elle ne mettra pas longtemps à s’abattre ! A la suite d’un regain d’activité de la coulée de Bois-Blanc le 12 avril (de nouveau évacué), une forte explosion inquiète les habitants de Piton Sainte-Rose vers 1h00 du matin, le 13 avril. Jour de mercredi saint précédant le dimanche de Pâques 1977. Un nouvel exode commence... Moins d’une heure plus tard, la coulée se situe déjà à 600 mètres de la gendarmerie. "Un torrent de lave qui dévalait les pentes à 70 km/h", décrit l’ancien élu, en reconnaissant la difficulté d’évaluer précisément la vitesse de la lave.
Un souvenir pénible
Une vitesse en tout cas impressionnante selon tous les témoignages. A 20h50, la lave atteint et déborde l’église. La porte s’embrase, tout comme les bancs du fond, mais les murs résistent et la lave contourne l’édifice religieux devenu depuis l’église de « Notre-Dame-des-Laves ». Beaucoup voient alors dans le phénomène un véritable miracle... le village devient un nouveau haut lieu touristique. Pourtant, "Piton n’était qu’un désert, personne ne pouvait plus accéder au village", décrit Christian Avice. La vie reprendra lentement ses droits. "L’école avait lieu sous des tentes dressées à la plateforme de la Ravine-Glissante, là où on pèse les cannes, avant que l’autorisation ne soit donnée de retourner dans l’école", poursuit l’ancien responsable. Au total, une trentaine de maisons ont été détruites et plusieurs dizaines de familles sinistrées (voir la copie des PV et les lettres d’époque), sans oublier les près de 300 hectares de cultures qui furent détruits. Indemnisés, la plupart des habitants reconstruiront pourtant leurs cases non loin de l’originale... comme une réponse en forme de défi lancé à la Fournaise, quand d’autres ne reviendront plus. Témoignages, photos, procès-verbaux, coupures de presse de l’époque... L’anniversaire de la coulée aura le mérite de susciter l’envie à la municipalité, mais aussi de la Maison du volcan, de retracer l’histoire, de mettre des mots sur des peines, des images sur des souvenirs. Un travail qui sera restitué à la population à partir de mardi avec une exposition itinérante dans la commune, un diaporama et un projet d’ouvrage de Bernard Batou, en charge de la communication, en parralèle à un projet de valorisation du site dans le cadre des "Villages créoles". Des recherches rendues difficiles par le décès de nombreux acteurs ou par le refus parfois de certains de s’exprimer sur le sujet, le jugeant encore trop sensible. "Après, des habitants nous ont reproché d’avoir provoqué l’éruption à cause des dynamitages pour la construction du tunnel du captage de la centrale hydro-électrique", sourit pour sa part le 1er adjoint. "Mais, c’est bien l’image de détresse de ceux qui ont tout perdu ce jour-là qui me revient en premier à l’esprit". Les anniversaires ne sont pas toujours joyeux...
Illustrations : fonds photographiques de la Maison du volcan et de la commune de Sainte-Rose.
Vols, solidarité et indemnités
Comme toujours dans pareil cas, le pire côtoie toujours le meilleur. "Au moment d’évacuer Piton, des gens sont venus spontanément apporter leur aide aux habitants et commerçants pour transporter leurs biens... on ne les a jamais revus", raconte Christian Avice, l’ancien 1er adjoint. Tout comme il se souvient des pillages de maisons vides par des malfrats qui n’avaient alors pas hésités à passer par la mer pour éviter les barrages, "rajoutant à la tristesse de la population. Malheureusement les gendarmes ne pouvaient être partout". Une face obscure qui a son revers avec une véritable solidarité entre les habitants pour fuir ou pour trouver un toit. Une solidarité exprimée ensuite par l’ensemble des Réunionnais et par la nation. Pas moins de 3 à 4 millions de francs de l’époque sont alors collectés après une quête dans le département, raconte l’ancien maire, Alix Elma (voir par ailleurs), et le renfort d’une subvention du gouvernement pour reconstruire dans l’urgence des logements. Pas moins de 10% de l’enveloppe globale de « crédits-chômage » alloué alors aux communes est également versé à Sainte-Rose pour donner du travail à ceux qui n’en avaient plus. Ce sont eux qui effectueront la plupart des travaux. Un an après l’éruption, sortira de terre le lotissement Lacroix pour héberger les sinistrés.
20h50, le 13 avril, un bras de la coulée atteint l’église. Elle est devenue depuis un haut lieu touristique de l’île


En dur, la gendarmerie résistera à l’assaut des laves et devient un restaurant et un centre artisanal
Au petit jour, Piton Sainte-Rose n’est plus qu’un "désert". Le 10 avril, la coulée atteint la mer pour la première fois sur un front de 250 m.
