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ARTICLE DU 03/04/2007



De la route à la mer


Les laves se jettent à la mer

L’observatoire avait mis en garde. Samedi matin, le Piton de la Fournaise ne s’était pas endormi, il n’était qu’assoupi. La deuxième phase de la deuxième éruption de l’année a débuté hier matin vers 10 heures à 600 m d’altitude dans le Grand Brûlé non loin du rempart du Tremblet. Les coulées ont dévalé les pentes à bride abattue. Dans l’après-midi elles coupaient la nationale à deux endroits à deux heures d’intervalle. À 21 h 25, une première coulée atteignait l’océan. La seconde ne semblait pas pressée hier soir d’aller se mouiller les pieds.

Le Piton de la Fournaise a-t-il voulu fêter à sa manière l’anniversaire de l’éruption de 1977 dont les coulées traversèrent Piton Sainte-Rose ? Trente ans après, à une semaine près, il a tiré hier un véritable feu d’artifice dans le Grand Brûlé. Hier matin vers 10 heures, les habitués de la nationale 2 entre Bois Blanc et Saint-Philippe ou simples touristes de passage ont la surprise d’apercevoir des fontaines de lave escalader le ciel vers 600 m d’altitude non loin du rempart du Tremblet. Les instruments de l’observatoire ont bien enregistré une reprise de l’activité, d’ailleurs attendue après l’assoupissement dans les premières heures de la matinée samedi, mais les scientifiques demeurent dans l’incertitude du lieu précis de l’éruption. Comme en 1986, c’est à très basse altitude que les coulées ont commencé à se répandre, mais heureusement cette fois à l’intérieur de l’enclos. Fin connaisseur du Grand Brûlé, Guy Rivière, l’agent forestier en charge du secteur de Saint-Philippe, prend rapidement la mesure de l’événement. “J’ai été alerté par les lueurs, confie-t-il. En me rendant sur la route j’ai pensé aussitôt que vu la trajectoire des coulées elles allaient passer par la ravine Criais, pratiquement au pied du rempart du Tremblet et suivre le tracé de la coulée de 1976.” Guy Rivière a vu juste. En début d’après-midi, la lave a déjà fait un bon bout de chemin en direction de la RN2. Elle grignote gloutonnement mètre après mètre la forêt. Régulièrement des explosions de poches de méthane viennent troubler le silence.

PREMIÈRES COULÉES À BASSE ALTITUDE

Un bras a effectivement pris le chemin de la ravine Criais. Un autre descend sur la coulée de 1976. À 600 m d’altitude, la faille dessine un arc de cercle. Outre de superbes projections, elle alimente généreusement les coulées. Le débit est soutenu et deux fleuves de gratons jaunes orangés dévalent la pente. Tout laisse à penser que la route va être coupée au moins une fois. Alertée par le bouche à oreille, la foule commence à affluer sur le site de la coulée de 1976. Les spectateurs n’hésitent pas à parcourir un bon kilomètre à pieds pour admirer le show du Piton de la Fournaise. À 15 h 15, c’est à hauteur de la ravine Criais que la nationale est attaquée. Depuis plusieurs heures un épais panache plane au-dessus de la forêt. Mais tout commence discrètement par quelques volutes de fumée dans le fossé accompagné d’un bruit d’enfer au cœur de la végétation. Soudain tout se précipite. La coulée déferle sur la route. En moins de cinq minutes elle est avalée sur plusieurs centaines de mètres et en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, un mur de plusieurs mètres de haut se dresse au milieu de la chaussée. Spectacle fascinant que de voir ce mur en mouvement continuer à avancer en direction de l’océan. Au grand désespoir de Guy Rivière, des plantations de grand et de petit natte partent en fumée. Un peu plus loin sur la route en direction de Bois Blanc, c’est une partition plus nuancée qui va se jouer. La foule n’a cessé de grossir et elle piaffe d’impatience. Les gendarmes lâchent du lest en permettant au public de se rapprocher de l’endroit où la coulée devrait surgir de la forêt. Elle avance à pas comptés dans un bruit de verre brisé. Les arbres tombent un à un. Seul un majestueux filaos fait de la résistance. La coulée n’est plus qu’à quelques mètres du bitume. Bons princes, les gendarmes laissent au compte-gouttes les spectateurs immortaliser l’événement. Et tout s’accélère. Les gratons incandescents attaquent le bitume à 17 h 20. Des blocs incandescents roulent sur la chaussée. Les cris de la foule saluent le mur de feu qui avance comme au ralenti. Les arbres qui se transforment en torchères ajoutent à l’ambiance dantesque. L’éruption a franchi une première étape. Et chacun de s’interroger ? Ira ou n’ira pas à la mer ? À 21 h 25, le suspense est levé. La première coulée à avoir atteint la route plonge dans l’océan. La seconde ne semblait pas pressée hier soir d’aller se mouiller les pieds.

Alain Dupuis