Éruption à huis clos
On aurait pu croire à un poisson d’avril un peu en avance mais le piton de la Fournaise est bel et bien entré en éruption dans la nuit de vendredi à samedi. Une fissure s’est ouverte dans le sud de l’enclos à l’ouest du cratère Château-Fort, non loin du deuxième Formica Leo. Comme il y a un mois et demi, l’activité a totalement cessé au bout de 9 heures. Le spectacle n’a eu qu’une poignée de témoins mais l’observatoire du volcan n’excluait pas hier après-midi une reprise de l’activité.
La deuxième éruption de l’année n’a pas pris par surprise l’observatoire volcanologique du piton de la Fournaise. Depuis plusieurs semaines les signes précurseurs de la deuxième éruption de l’année 2007 s’accumulaient sous les yeux des scientifiques. Vendredi soir, après 2 heures et demie de crise sismique, les enregistreurs de l’observatoire rendent un verdict sans appel vers 23 h. La lave se répand quelque part dans le sud de l’enclos vers 2 000 m d’altitude dans le secteur du cratère Château-Fort. Impossible d’être plus précis à cette heure, ce qui ne fait pas l’affaire de la poignée de passionnés du volcan qui ont pris le chemin du pas de Bellecombe. À chaque fois que le piton de la Fournaise sort de son sommeil, ils sont quelques-uns à se précipiter à son chevet à toute heure du jour ou de la nuit pour immortaliser les premières heures de l’éruption. Ce sont eux souvent qui affinent pour l’observatoire le site précis de l’activité. Comme à chaque fois au pas de Bellecombe sous un ciel piqueté d’étoiles, ce n’est pas toujours le cas, les spéculations vont bon train. En arrière-plan du cratère principal, le ciel est tout juste teinté d’orange. Insuffisant pour situer précisément le site de l’éruption. Faut-t-il monter au sommet ? Ou alors emprunter le balisage de secours par l’est ou par l’ouest ? L’indication donnée par l’observatoire donne une piste. Ce sera le balisage de secours par l’ouest afin de se rapprocher au maximum du cratère Château-Fort. Là on verra bien. Ils ne sont que six à tenter l’aventure. Tous savent par expérience que là où la fissure s’est vraisemblablement ouverte on se trouve aux confins de la partie sud de l’enclos dans un secteur particulièrement difficile d’accès, où les itinéraires ne sont pas légion. Les marches du pas de Bellecombe avalées, la traversée de l’enclos réserve une première surprise. Une lune parfaite flotte au-dessus du rempart de l’enclos. Elle répand une lumière jaune orangée qui rend presque inutiles les frontales. Leur mince pinceau lumineux capture une à une les marques blanches qui tâchent le sol en direction de la chapelle de Rosemont. Jusque-là pas de problèmes. Nous sommes en terrain connu.
Changement de décor lorsque nous bifurquons du parcours officiel vers le sommet. Dans le noir, il faut prendre garde à ne pas perdre le ténu fil d’Ariane, seul moyen de rejoindre le Château-Fort, situé à des kilomètres de là. Le parcours n’a rien d’une promenade de santé. Nous ne sommes pas sur un sentier au sens où l’entendent les randonneurs. Le balisage de secours n’a qu’une vocation : ramener les marcheurs égarés au pas de Bellecombe. L’itinéraire ne cesse de jouer à saute-moutons. Il traverse des zones de gratons qui entaillent les chaussures les plus solides. C’est le souffle court que nous nous retrouvons au pied du Château-Fort. Les lueurs de l’éruption en contrebas lui donnent réellement en ombres chinoises les allures d’une demeure médiévale. Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Comment atteindre la faille éruptive ? Faut-il continuer à suivre le balisage de secours ou tenter de traverser le champ de gratons qui se dresse devant nous ? Dans l’obscurité les apparences sont trompeuses. La nuit gomme les reliefs. En nous engageant dans les gratons nous avons l’impression de marcher sur l’eau. Le sol se dérobe en permanence sous nos pieds et le terrain n’est pas sans rappeler les vagues de l’océan. Nous finissons par échouer au pied du deuxième Formica-Léo, au bout de deux heures trois quart de progression parfois pénible. Ce vieux cône volcanique constitue un point d’observation privilégié surplombant le site de l’éruption. L’activité a déjà commencé à diminuer. Une bouche principale lâche à intervalles réguliers des flèches de feu vers le ciel. Le cratère ouvert en direction des Grandes Pentes laisse parfois échapper des rivières de lave en fusion qui se figent presque instantanément. Le piton de la Fournaise soigne toujours son public. Il va même pousser la coquetterie jusqu’à se rendormir sous les eux de son petit carré d’admirateurs qui se décident à reprendre le long et difficile chemin du retour. Et notre volcan n’a sans doute pas dit son dernier mot. Selon un communiqué de l’observatoire, publié hier soir, une possible reprise de l’activité n’est pas à exclure. Quand et où ? Le piton de la Fournaise sait ménager le suspense.
Alain Dupuis et Francois Martel-Asselin
La quantité de lave qui s’est écoulée hier est faible. La fissure éruptive est née à 1900 mètres d’altitude, dans le sud de l’enclos, dans une zone difficile d’accès.
Hier matin, 5 h 30. Le jour se lève sur les Grandes pentes du volcan, six heures et demie après le début de l’éruption déjà faiblissante, et deux heures et demie avant que les cônes volcaniques qui ont eu le temps de s’édifier ne s’éteignent pour de bon.
En toile de fond de l’éruption : le cône terminal du piton de la Fournaise noyé dans les nuages.
Quelques dizaines de minutes avant la fin de l’éruption : le cône principal déborde brutalement