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ARTICLE DU 19/11/2006



Le volcan s’effondrera


Il ya 70 ans, un gouffre géant s’est formé au sommet du piton de la Fournaise. Le phénomène peut aujourd’hui se reproduire.

Presque entièrement comblé aujourd’hui par les éruptions alors qu’il atteignait une profondeur de près de 150 m il y a 70 ans, le plus vaste des deux cratères sommitaux du piton de la Fournaise n’a pas cessé et ne cessera jamais de changer d’aspect. Selon les volcanologues, le récent débordement du cratère Dolomieu dû à l’éruption toujours en cours possède déjà une dimension historique et ils s’accordent sur la probabilité d’un effondrement de grande ampleur comme ceux qui se sont déjà produits en 1860, 1930, 1986. Le Dolomieu retrouverait une allure de gouffre infernal...

“Quand les gens contemplent le massif du piton de la Fournaise, ils ont l’illusion d’un paysage figé. En fait au sommet, et principalement dans le Dolomieu, des changements se produisent : pas à l’échelle des temps géologiques mais à échéance de quelques années. Ainsi avant 1925, le Dolomieu était plat. Après l’éruption de 1931, sa partie Est était profonde de 150 m.” Directeur du laboratoire des sciences de la Terre à l’université de la Réunion (LSTUR), Patrick Bachèlery est l’un des scientifiques qui connaît le mieux notre volcan dont il suit les évolutions depuis trois décennies. Il partage l’analyse des volcanologues de l’observatoire suivant laquelle l’éruption actuelle du piton Wouandzani pourrait déboucher sur un effondrement au sein du Dolomieu. “Les deux cratères sommitaux, Bory et Dolomieu, ne sont pas le résultat d’explosions, mais celui d’effondrements, explique Patrick Bachèlery. Le diamètre et la profondeur des cratères Dolomieu successifs, au moins cinq, ont été très variables : de quelques dizaines de mètres à plusieurs centaines de mètres pour le diamètre et quelques mètres à 300 mètres pour la profondeur. La dépression la plus importante est celle qui s’est produite autour de 1930” (voir par ailleurs). Le scénario est chaque fois le même. Sous les cratères sommitaux se trouve une chambre magmatique. “Lorsqu’elle se vidange partiellement ou complètement, le cône éruptif risque de s’effondrer, poursuit Patrick Bachèlery, en raison du vide qui se crée en dessous. Et d’ailleurs, plus la vidange est importante et plus la probabilité d’un effondrement est grande.” Ce phénomène s’accompagne obligatoirement d’une éruption phréatique. “L’eau s’infiltre dans les zones chaudes suite à l’effondrement, indique Patrick Bachèlery, il y a vaporisation et explosion avec projection de blocs. Ainsi en 1986, des blocs ont été retrouvés sur tout le pourtour du sommet.” Heureusement, des signes précurseurs annoncent longtemps à l’avance de tels épisodes. “Les volcanologues s’accordent sur ce point, confirme Patrick Bachèlery. Un effondrement et l’éruption phréatique qui la suit sont précédés plusieurs jours voire plusieurs semaines en amont par une activité sismique au moins cent fois supérieure à la normale qui ne manquerait pas de s’inscrire sur le réseau de surveillance de l’observatoire. Les autorités auraient largement le temps de procéder à l’évacuation du sommet.” Dans un avenir prochain, une échéance impossible à fixer cependant, le Dolomieu devrait donc présenter une nouvelle physionomie. Déjà, les coulées de l’éruption en cours ont recouvert la quasi-totalité du fond du cratère, affleurant la lèvre orientale du cratère en son point le plus bas. La lave a même débordé brièvement par deux fois sur le flanc est du Dolomieu ! Un événement historique puisqu’il n’a jamais été observé depuis l’arrivée de l’homme sur l’île. Aujourd’hui, la succession rapide des éruptions depuis 1998 finit donc peu à peu de remplir le cratère, et les millions de tonnes de lave accumulées pèsent de plus en plus sur un édifice aux structures déstabilisées suite aux vidanges de magma. L’effondrement attendu, quand il se produira, ne sera qu’une métamorphose de plus dans la longue histoire du piton de la Fournaise, même s’il est impossible d’en prévoir l’ampleur. Le cratère Bory était déjà présent et proche de son état actuel dans les descriptions du sommet en 1 766. Il ne sera modifié par la suite que par quelques éruptions mineures et surtout par l’apparition de fissures et la disparition de sa paroi orientale lors de l’élargissement de l’enclos Vélain en 1953 (le Dolomieu était alors composé de deux entités : le Vélain à l’ouest, et le Brûlant à l’est, comme on le voit sur les photos de l’ouvrage d’Alfred Lacroix et encore sur la carte IGN, édition 92). Avant 1766, les scientifiques pensent que celui que nous connaissons sous le nom de Bory était le seul cône en activité au sommet, portant alors le nom de cratère Brûlant. C’est en 1 791 seulement qu’est apparu le Dolomieu, rebaptisé Brûlant ensuite (nom qui figure encore sur certaines cartes).

Textes : Alain Dupuis avec François Martel-Asselin


“Quand le Dolomieu est plein, il ne peut que s’effondrer”

Depuis une dizaine d’années, Valérie Ferrazzini, sismologue à l’Institut de physique du globe, suit attentivement l’évolution du volcan tout autant dans la perspective des objectifs de recherche que ceux de sécurité civile assignés à l’observatoire volcanologique du piton de la Fournaise. Selon elle, les épisodes éruptifs qui ont suivi l’éruption phare de 1998 ont tout lieu de laisser augurer des remaniements importants du sommet du volcan, ne serait-ce qu’au vu des nombreux événements qui ont émaillé la période historique, c’est-à-dire les 350 années écoulées depuis la première occupation humaine de l’île. En accord avec Patrick Bachèlery, elle confirme : “Quand le Dolomieu est bien plein au-dessus, il ne peut que s’effondrer. Il suffirait d’une grosse éruption latérale, à basse altitude, comme dans la plaine des Osmondes, pour bien vidanger la chambre magmatique et créer un vide suffisant sous le sommet pour qu’il s’effondre.” La crise sismique qui doit normalement précéder un tel événement donnera l’alerte. Pourtant celle de décembre 2002 (lire par ailleurs) n’a accouché que d’un simple affaissement d’un secteur limité du Dolomieu. Cet épisode s’est en fait conclu relativement calmement, sans projection de blocs comme en 1986, peut-être, selon Valérie Ferrazzini, parce que l’eau présente dans les nappes phréatiques sous le sommet a eu le temps de “ fuir ” au lieu d’être emprisonnée et vaporisée brutalement par le magma, sans que l’on sache pourquoi. Et de rappeler que le dernier effondrement majeur, comme en témoignent les photos qui illustrent l’ouvrage d’Alfred Lacroix, est survenu suite à l’éruption de 1931, en volume l’une des plus importantes connues du piton de la Fournaise et localisée dans la plaine des Osmondes précisément. De fait, depuis 1998, on assiste à une multiplication des éruptions à basse, voire très basse altitude (500 m au Trou de Sable en février 2005), qui favorisent la vidange de la chambre magmatique du volcan et donc la fragilisation de son sommet.


Le piton Wouandzani, né de l’éruption du 30 août, a signé le début du débordement (laves brillantes) du cratère Dolomieu. Un événement historique.
(photo Observatoire volcanologique)


Le sommet du Piton de la Fournaise et ses deux cratères en 1936 : le cratère “Brûlant” d’alors était alors un véritable gouffre atteignant 150 m de profondeur.
(Source : Alfred Lacroix, “Le volcan actif de la Réunion et ses produits”)