Privés d’éruption

La stabilisation de l’activité, l’existence d’un itinéraire balisé déjà emprunté lors de précédentes éruptions, la relative simplicité d’accès à l’éruption en cours (notre édition de mercredi) avaient permis d’envisager une réouverture de l’enclos assortie d’une possibilité d’approcher le spectacle. Le rêve est tombé à l’eau hier, avec la décision de la préfecture de ne donner accès qu’à une plate-forme d’observation aménagée au sommet du volcan, à 1,3 kilomètre à vol d’oiseau du cône éruptif. Quant aux coulées, qui s’en évacuent en tunnel, invisibles, elles s’en trouvent à 1,5 km pour les plus proches.
Ceux qui effectueront l’ascension du piton de la Fournaise en verront moins, beaucoup moins qu’à la télévision ou dans le Journal de l’île. Alors, pour en arriver à une telle décision, était-il utile d’attendre une semaine pour autoriser l’accès au sommet du volcan, alors que cette zone n’a en rien été affectée par l’éruption ? D’autant que l’activité du cône éruptif, depuis deux jours, a beaucoup baissé : s’il crache toujours, c’est avec moins de force. En plein jour (l’enclos est fermé la nuit), les visiteurs risquent donc de ne pas voir grand-chose. Et le trémor baissant, il ne maquerait plus que l’éruption s’achève... De même, alors que des itinéraires beaucoup plus longs et difficiles avaient été ouverts à l’occasion de quatre éruptions situées sur le flanc est du volcan en 2000 et 2001, sans incident particulier, c’est un parcours d’une difficulté moyenne, et qui plus est déjà balisé, qu’on refuse de mettre à la disposition des randonneurs cette fois. Sans même l’évoquer, sans même le justifier par des arguments objectifs. Ironie de l’histoire : on risque d’envoyer au sommet du volcan, avec 550 m de dénivelé aller-retour, un public peu préparé à affronter l’ascension et surtout la descente du cratère Bory, particulièrement abruptes et pénibles à négocier pour des néophytes, alors que l’itinéraire vers l’éruption ne comportait que 300 mètres de dénivelé et débouchait à moins de 100 mètres du cône actif ! L’administration semble aujourd’hui vouloir interdire définitivement l’accès à ce type de manifestation de la nature. Une situation qui n’est pas sans rappeler les premières semaines de l’éruption du piton Kapor, en mars 1998, où toutes les justifications avaient eu cours pour empêcher le public d’accéder au site, pourtant aisé d’accès. Le magazine Géo s’était même ému de cette situation dans un dossier consacré au volcan de la Réunion en reprenant un titre du Journal de l’île de l’époque : “Le volcan confisqué”. Finalement, en six mois d’éruption, et malgré des dizaines de milliers de visiteurs, de jour comme de nuit, et alors que plus aucun poste de secours n’était présent au pas de Bellecombe, aucun accident n’avait été déploré. Mais, entre-temps, est survenu l’accident mortel d’août 2003 sur une fissure volcanique qui a frappé l’opinion en raison de son caractère exceptionnel, un peu comme lorsqu’un surfeur meurt victime d’un requin. Chaque été en France meurent pourtant des dizaines de randonneurs et d’alpinistes victimes de chutes sans que cela émeuve outre-mesure. Or, l’alpinisme reste autorisé.
La terreur affichée de l’administration de devoir affronter des plaintes consécutives à un accident comme celui d’août 2003 va-t-elle bientôt aussi conduire l’ONF de la Réunion à fermer tous les sentiers qui bordent les précipices ? C’est donner au public une bien sombre image de lui-même alors que tout randonneur, dans les cirques comme au volcan, doit se montrer humble face aux éléments qu’il ne maîtrise pas toujours et accepter les risques inhérents à son activité. Et ce n’est guère à l’honneur de l’administration de tuer dans l’œuf l’esprit d’aventure et la capacité à se prendre en charge pourtant montrés comme modèles d’apprentissage de la vie en société. Il ne reste plus qu’à prier pour que l’arrivée du parc national, prévue l’an prochain, dote enfin la Réunion d’un corps d’intervenants compétents en matière de gestion de l’accueil du public sur les sites d’éruptions, comme dans le parc national des volcans de Hawaii. Car la réputation de la Réunion auprès des passionnés de volcan, déjà très compromise, n’est pas près de s’en relever.
F.M.-A.


