Sur la route des laves

Le ciel se teinte de rose vers l’est. Le gîte du volcan est encore plongé dans le noir quand le réveil sonne à 4 heures du matin. Coup d’œil par la fenêtre. Les inquiétudes sont instantanément levées. Il fait très beau. Les crêtes des remparts se dessinent en ombres chinoises. Une tasse de thé rapidement avalée et il est l’heure de se mettre en route. Les sacs pèsent lourdement sur les reins et tirent sur les épaules. Ils affichent à coup sûr une vingtaine de kilos. Nous sommes partis pour une expédition de trois jours qui, du pas de Bellecombe, nous conduira à la route nationale 2 dans le Grand Brûlé en passant par le piton Kapor, les coulées de 2004, le piton de Crac, la plaine des Osmondes, le dernier cassé des Grandes pentes, les coulées de février 2005 et enfin celles de 1998. Trois jours à crapahuter sur des terrains difficiles, à marcher sur du graton plutôt que sur des laves cordées, noyés dans la végétation à ne pouvoir compter que sur soi et sur ce qu’on emporte. Principale source de préoccupation : l’eau. Chacun des neuf participants a dans son sac neuf litres d’eau. Nous espérons en trouver au pied du piton de Crac. Alain Bertil qui connaît bien les abords du piton de Crac et qui sera notre guide dans la marche d’approche rassure. On va trouver de l’eau. Quinze minutes d’échauffement entre le gîte et le portail du pas de Bellecombe et nous retrouvons dans l’aube naissante, une poignée de passionnés du volcan. Parmi eux : Jean Perrin, Frédéric, Maryse, Hélène et Paul, Philippe.
Sous le regard bienveillant du cône terminal du volcan portant les cratères barrant l’horizon devant nous, on entame la descente vers le fonds de l’enclos. La troupe se rassemble à quelques encablures du Formica Leo. Nous partons sur la gauche vers le Kapor et le Payankë. Tous ceux qui sont là marchent avec dans la tête les souvenirs de ces éruptions sur lesquelles ils et elles se sont rendus à de nombreuses reprises. La progression est rapide sur les dalles de lave. On a tout le loisir d’admirer le paysage. Les premiers rayons du soleil mettent en valeur le puy Mi-Côte que nous doublons sur notre droite. À gauche, le rempart arrête le regard. Nous venons buter sur une mer de gratons. L’ONF y a rétabli le balisage de secours et c’est sans réelles difficultés que l’on traverse. Les gants sont tout de même sortis des sacs pour protéger les mains en cas de chute. Petit moment d’émotion en contournant le Kapor auquel s’adosse maintenant le Payankë. Il est temps de marquer une pause et d’évoquer les bons moments vécus autour de l’éruption de 1998. Les premiers efforts ont ouvert l’appétit. Les provisions s’étalent sur les gratons. Il y a Alain le spartiate qui a prévu un sandwich pour chaque jour et un récipient de pâte pour les deux repas du soir. Et puis il y a Jean qui avant de partir a dû dévaliser un libre-service. Il a à manger pour une semaine.
Après avoir laissé derrière nous Kapor et Payankë, repérage de quelques tunnels de lave anciens. Jean est imbattable lorsqu’il s’agit de nommer les pitons qui se dressent dans l’enclos. Une à une, les marques blanches du balisage de secours défilent sous nos pieds. La progression est lente sur un itinéraire qui moutonne et se faufile entre des cônes. Il faut savoir doser son effort. La route est encore longue mais “ti pas, ti pas nous va arriver”. Et voici le premier objectif du jour. Nous sommes à l’aplomb du cône de l’éruption de 2004 non loin de la cabane de flanc Est qui abrite des appareils de mesure de l’observatoire. À partir de là, nous abandonnons le balisage de secours pour partir vers l’aval sur les coulées de laves cordées généreusement répandues par le cône éruptif. Les nuages commencent à nous envelopper. Ils tamisent la lumière. À nos pieds, une mare de lave s’est figée. Nous marchons sur des plaques d’argent. Le sol craque, gémit, parfois se dérobe brutalement sous les chaussures. On ne s’enfonce que de quelques centimètres mais on frissonne. Les fameux tunnels de lave sont sous nos pieds.
Des tunnels de lave, Alain, dont le volcan est le terrain de jeu depuis sa plus tendre enfance, a l’œil pour les repérer. On le voit soudain abandonner son sac, allumer sa lampe et plonger dans les profondeurs avant de ressurgir émerveillé. Il brandit des œuvres sculptées par le volcan que ne désavoueraient pas un Picasso. “Le piton de la Fournaise est un artiste”, laisse échapper Alain, admiratif. La glissade se poursuit sur la vague de la coulée immobile. Un bras est venu mourir non loin du piton de Crac, permettant d’éviter au maximum la traversée de la végétation. C’est lui que nous devons impérativement emprunter. Mais, ce ne sera pas pour aujourd’hui. Nous sommes enveloppés par les nuages. Impossible de se repérer. Soudain, la langue de lave vient heurter le mur de végétation. Alain qui est remonté du piton de Crac jusqu’au balisage de secours est affirmatif. Ce n’est pas le bon bras. Quelques prudentes reconnaissances ne donnent rien. Nous renonçons prudemment à établir notre premier bivouac sur le plateau au pied du piton de Crac. Ce soir, les tentes seront plantées sur la coulée de 2004. Demain il sera temps d’aviser. Au crépuscule, les nuages disparaissent lentement. Autour de nous le panorama est à couper le souffle. Le piton de Crac se dresse devant nous, étonnamment proche. En contrebas, la plaine des Osmondes bordée de part et d’autre par les marches de géant des deux cassés des Grandes Pentes. La nuit s’installe et avec elle, le froid. Le feu de branles morts a du mal à réchauffer l’atmosphère. Au petit jour, on a du mal à s’extraire des sacs de couchage. Pour nous y aider, la nature a prévu un lever de soleil somptueux. L’astre du jour voilé émerge de l’océan à la droite du piton de Crac. Nous vivons en silence un instant exceptionnel. Les brumes de la veille ne sont plus qu’un mauvais souvenir. Le temps est magnifique. Nous appuyons sur la droite pour trouver le bon bras de coulée qui nous fait piquer droit sur le piton de Crac. Comme la veille, nous finissons par rejoindre la végétation mais cette fois nous sommes dans la bonne direction. La végétation nous engloutit. À chaque instant, il convient de faire attention à l’endroit où l’on pose ses pieds. Des fissures sont traîtres, dissimulées. On avance péniblement mais on finit tout de même par prendre pied sur le plateau d’où s’élance le piton de Crac.
À peine le temps de poser le sac, et le regard accroche un petit sac de cuir pendu à une branche basse. Incroyablement, nous venons de retrouver l’altimètre égaré par une mission du Conservatoire botanique de Mascarin et que nous avions mission de rechercher en sachant à peu près où le trouver. Une prospection menée dans le secteur a montré que l’essentiel de la végétation est constituée d’espèces endémiques. Ce plateau au pied du piton de Crac est un lieu hors du temps. L’ambiance y est très particulière. Bory de Saint-Vincent le décrit ainsi : “Le piton de Crac, taillé à pic du côté du Brûlé, l’est aussi du côté de la plaine mais dans cette exposition il paraît comme partagé dans sa hauteur par une cassure que, dans certaines situations, le voyageur prendrait pour l’entrée d’une gorge. Par l’effet de cette cassure, la cime du piton forme la fourche et cette disposition donne lieu à un phénomène atmosphérique remarquable. Vers le matin où les nuages arrivent dans les hauts, il en passe beaucoup par la fracture de la cime de Crac, ces nuages tombent en véritables cascades dans la plaine qui est un des premiers endroits remplis de brumes.” Le plan initial prévoyait de contourner le piton de Crac par la droite. Nous décidons finalement de plonger directement à gauche dans la plaine des Osmondes.
Après la traversée du plateau, la descente du rempart, malgré la présence de la végétation, est éprouvante. Certains passages sont très raides et les glissades sont fréquentes. Sur la droite une ravine saigne le flanc du piton de Crac. Fougères arborescentes et palmistes prospèrent à l’abri des braconniers. La plaine des Osmondes monte petit à petit vers nous. C’est avec soulagement que nous touchons le fond. L’objectif est maintenant de trouver de l’eau. Pour ce faire, nous allons longer la base du piton de Crac. Chacun tend l’oreille espérant entendre murmurer une source. Alain prend les choses en main. Il plonge soudain dans la végétation pour se rapprocher de la paroi. Un goutte à goutte géré ingénieusement permet de remplir les bouteilles. Le spectre de la soif s’éloigne. Nous allons maintenant traverser les gratons de la plaine des Osmondes dans toute sa largeur pour établir notre bivouac sur les coulées lisses de 2005.
La nature est imprévisible. Depuis que nous avons effectué ce parcours du sommet du volcan jusqu’à la route nationale 2 dans le Grand-Brûlé, en novembre dernier, le piton de la Fournaise s’est réveillé, le 26 décembre 2005. De nouvelles coulées ont recouvert de vastes surfaces de la plaine des Osmondes et du Grand-Brûlé. Le mauvais plaisant a effacé une bonne partie de notre itinéraire idéal, aujourd’hui enfoui sous une couche monstrueuse de gratons. Le revêtement argenté et lisse distillé par l’éruption de février 2005, si doux à nos pas, a disparu sous un affreux manteau noirâtre et chaotique, ensevelissant à jamais les tunnels de lave que nous avons rapidement explorés sur notre passage. Les coulées du piton Kapor, qui nous offraient un véritable boulevard depuis 1998, ont subi le même sort.
Reportage : Alain Dupuis François Martel-Asselin










