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ARTICLE DU 23/07/2006



Sur la route des laves

Qui peut se vanter de connaître de fond en comble l’enclos du piton de la Fournaise ? Il recèle bien des lieux méconnus voire ignorés. Les abords du piton de Crac sont de ceux-là. Peu nombreux sont ceux qui se sont aventurés aux abords immédiats de cette pyramide dressée en lisière du dernier cassé des Grandes pentes en bordure de la plaine des Osmondes. Le lieu est pourtant magique, hors du temps, avec une végétation où prospèrent des espèces endémiques. Nous avons mis nos pas dans ceux de Bory de Saint-Vincent et de Victor Petit de la Rhodière afin de vous faire découvrir ce jardin secret du volcan.

Jeudi en fin d’après-midi, le spectacle photographié par Serge Gélabert. Le ciel est resté dégagé toute la nuit 
jusqu’à vendredi matin. C’est ensuite que ça s’est gâté.

Le ciel se teinte de rose vers l’est. Le gîte du volcan est encore plongé dans le noir quand le réveil sonne à 4 heures du matin. Coup d’œil par la fenêtre. Les inquiétudes sont instantanément levées. Il fait très beau. Les crêtes des remparts se dessinent en ombres chinoises. Une tasse de thé rapidement avalée et il est l’heure de se mettre en route. Les sacs pèsent lourdement sur les reins et tirent sur les épaules. Ils affichent à coup sûr une vingtaine de kilos. Nous sommes partis pour une expédition de trois jours qui, du pas de Bellecombe, nous conduira à la route nationale 2 dans le Grand Brûlé en passant par le piton Kapor, les coulées de 2004, le piton de Crac, la plaine des Osmondes, le dernier cassé des Grandes pentes, les coulées de février 2005 et enfin celles de 1998. Trois jours à crapahuter sur des terrains difficiles, à marcher sur du graton plutôt que sur des laves cordées, noyés dans la végétation à ne pouvoir compter que sur soi et sur ce qu’on emporte. Principale source de préoccupation : l’eau. Chacun des neuf participants a dans son sac neuf litres d’eau. Nous espérons en trouver au pied du piton de Crac. Alain Bertil qui connaît bien les abords du piton de Crac et qui sera notre guide dans la marche d’approche rassure. On va trouver de l’eau. Quinze minutes d’échauffement entre le gîte et le portail du pas de Bellecombe et nous retrouvons dans l’aube naissante, une poignée de passionnés du volcan. Parmi eux : Jean Perrin, Frédéric, Maryse, Hélène et Paul, Philippe.

Sous le regard bienveillant du cône terminal du volcan portant les cratères barrant l’horizon devant nous, on entame la descente vers le fonds de l’enclos. La troupe se rassemble à quelques encablures du Formica Leo. Nous partons sur la gauche vers le Kapor et le Payankë. Tous ceux qui sont là marchent avec dans la tête les souvenirs de ces éruptions sur lesquelles ils et elles se sont rendus à de nombreuses reprises. La progression est rapide sur les dalles de lave. On a tout le loisir d’admirer le paysage. Les premiers rayons du soleil mettent en valeur le puy Mi-Côte que nous doublons sur notre droite. À gauche, le rempart arrête le regard. Nous venons buter sur une mer de gratons. L’ONF y a rétabli le balisage de secours et c’est sans réelles difficultés que l’on traverse. Les gants sont tout de même sortis des sacs pour protéger les mains en cas de chute. Petit moment d’émotion en contournant le Kapor auquel s’adosse maintenant le Payankë. Il est temps de marquer une pause et d’évoquer les bons moments vécus autour de l’éruption de 1998. Les premiers efforts ont ouvert l’appétit. Les provisions s’étalent sur les gratons. Il y a Alain le spartiate qui a prévu un sandwich pour chaque jour et un récipient de pâte pour les deux repas du soir. Et puis il y a Jean qui avant de partir a dû dévaliser un libre-service. Il a à manger pour une semaine.

Le sol craque et gémit

Après avoir laissé derrière nous Kapor et Payankë, repérage de quelques tunnels de lave anciens. Jean est imbattable lorsqu’il s’agit de nommer les pitons qui se dressent dans l’enclos. Une à une, les marques blanches du balisage de secours défilent sous nos pieds. La progression est lente sur un itinéraire qui moutonne et se faufile entre des cônes. Il faut savoir doser son effort. La route est encore longue mais “ti pas, ti pas nous va arriver”. Et voici le premier objectif du jour. Nous sommes à l’aplomb du cône de l’éruption de 2004 non loin de la cabane de flanc Est qui abrite des appareils de mesure de l’observatoire. À partir de là, nous abandonnons le balisage de secours pour partir vers l’aval sur les coulées de laves cordées généreusement répandues par le cône éruptif. Les nuages commencent à nous envelopper. Ils tamisent la lumière. À nos pieds, une mare de lave s’est figée. Nous marchons sur des plaques d’argent. Le sol craque, gémit, parfois se dérobe brutalement sous les chaussures. On ne s’enfonce que de quelques centimètres mais on frissonne. Les fameux tunnels de lave sont sous nos pieds.

Enveloppés par les nuages

Des tunnels de lave, Alain, dont le volcan est le terrain de jeu depuis sa plus tendre enfance, a l’œil pour les repérer. On le voit soudain abandonner son sac, allumer sa lampe et plonger dans les profondeurs avant de ressurgir émerveillé. Il brandit des œuvres sculptées par le volcan que ne désavoueraient pas un Picasso. “Le piton de la Fournaise est un artiste”, laisse échapper Alain, admiratif. La glissade se poursuit sur la vague de la coulée immobile. Un bras est venu mourir non loin du piton de Crac, permettant d’éviter au maximum la traversée de la végétation. C’est lui que nous devons impérativement emprunter. Mais, ce ne sera pas pour aujourd’hui. Nous sommes enveloppés par les nuages. Impossible de se repérer. Soudain, la langue de lave vient heurter le mur de végétation. Alain qui est remonté du piton de Crac jusqu’au balisage de secours est affirmatif. Ce n’est pas le bon bras. Quelques prudentes reconnaissances ne donnent rien. Nous renonçons prudemment à établir notre premier bivouac sur le plateau au pied du piton de Crac. Ce soir, les tentes seront plantées sur la coulée de 2004. Demain il sera temps d’aviser. Au crépuscule, les nuages disparaissent lentement. Autour de nous le panorama est à couper le souffle. Le piton de Crac se dresse devant nous, étonnamment proche. En contrebas, la plaine des Osmondes bordée de part et d’autre par les marches de géant des deux cassés des Grandes Pentes. La nuit s’installe et avec elle, le froid. Le feu de branles morts a du mal à réchauffer l’atmosphère. Au petit jour, on a du mal à s’extraire des sacs de couchage. Pour nous y aider, la nature a prévu un lever de soleil somptueux. L’astre du jour voilé émerge de l’océan à la droite du piton de Crac. Nous vivons en silence un instant exceptionnel. Les brumes de la veille ne sont plus qu’un mauvais souvenir. Le temps est magnifique. Nous appuyons sur la droite pour trouver le bon bras de coulée qui nous fait piquer droit sur le piton de Crac. Comme la veille, nous finissons par rejoindre la végétation mais cette fois nous sommes dans la bonne direction. La végétation nous engloutit. À chaque instant, il convient de faire attention à l’endroit où l’on pose ses pieds. Des fissures sont traîtres, dissimulées. On avance péniblement mais on finit tout de même par prendre pied sur le plateau d’où s’élance le piton de Crac.

L'altimètre perdu retrouvé

À peine le temps de poser le sac, et le regard accroche un petit sac de cuir pendu à une branche basse. Incroyablement, nous venons de retrouver l’altimètre égaré par une mission du Conservatoire botanique de Mascarin et que nous avions mission de rechercher en sachant à peu près où le trouver. Une prospection menée dans le secteur a montré que l’essentiel de la végétation est constituée d’espèces endémiques. Ce plateau au pied du piton de Crac est un lieu hors du temps. L’ambiance y est très particulière. Bory de Saint-Vincent le décrit ainsi : “Le piton de Crac, taillé à pic du côté du Brûlé, l’est aussi du côté de la plaine mais dans cette exposition il paraît comme partagé dans sa hauteur par une cassure que, dans certaines situations, le voyageur prendrait pour l’entrée d’une gorge. Par l’effet de cette cassure, la cime du piton forme la fourche et cette disposition donne lieu à un phénomène atmosphérique remarquable. Vers le matin où les nuages arrivent dans les hauts, il en passe beaucoup par la fracture de la cime de Crac, ces nuages tombent en véritables cascades dans la plaine qui est un des premiers endroits remplis de brumes.” Le plan initial prévoyait de contourner le piton de Crac par la droite. Nous décidons finalement de plonger directement à gauche dans la plaine des Osmondes.

Le spectre de la soif

Après la traversée du plateau, la descente du rempart, malgré la présence de la végétation, est éprouvante. Certains passages sont très raides et les glissades sont fréquentes. Sur la droite une ravine saigne le flanc du piton de Crac. Fougères arborescentes et palmistes prospèrent à l’abri des braconniers. La plaine des Osmondes monte petit à petit vers nous. C’est avec soulagement que nous touchons le fond. L’objectif est maintenant de trouver de l’eau. Pour ce faire, nous allons longer la base du piton de Crac. Chacun tend l’oreille espérant entendre murmurer une source. Alain prend les choses en main. Il plonge soudain dans la végétation pour se rapprocher de la paroi. Un goutte à goutte géré ingénieusement permet de remplir les bouteilles. Le spectre de la soif s’éloigne. Nous allons maintenant traverser les gratons de la plaine des Osmondes dans toute sa largeur pour établir notre bivouac sur les coulées lisses de 2005.


Un itinéraire désormais enfoui sous les laves

La nature est imprévisible. Depuis que nous avons effectué ce parcours du sommet du volcan jusqu’à la route nationale 2 dans le Grand-Brûlé, en novembre dernier, le piton de la Fournaise s’est réveillé, le 26 décembre 2005. De nouvelles coulées ont recouvert de vastes surfaces de la plaine des Osmondes et du Grand-Brûlé. Le mauvais plaisant a effacé une bonne partie de notre itinéraire idéal, aujourd’hui enfoui sous une couche monstrueuse de gratons. Le revêtement argenté et lisse distillé par l’éruption de février 2005, si doux à nos pas, a disparu sous un affreux manteau noirâtre et chaotique, ensevelissant à jamais les tunnels de lave que nous avons rapidement explorés sur notre passage. Les coulées du piton Kapor, qui nous offraient un véritable boulevard depuis 1998, ont subi le même sort.

Assumer jusqu’au bout sa témérité

Autant dire que réitérer une telle expédition entre le pas de Bellecombe et la RN 2, que nous vous avions déjà présentée en 2003, mais par un itinéraire plus direct, plus proche du rempart de l’enclos, constituerait un véritable défi, tant le terrain est devenu défavorable. Ce parcours ne peut donc être décrit une fois pour toutes comme une randonnée classique : il évolue au fil des éruptions qui obligent à le réviser. Il faut posséder l’expérience du terrain volcanique, en dehors des sentiers battus, pour oser l’affronter. S’y lancer sans avoir jamais eu un aperçu des paysages insoupçonnés de l’enclos relèverait de l’inconscience, à moins de s’estimer capable d’assumer jusqu’au bout sa témérité ou encore de se sentir l’âme d’un Bory de Saint-Vincent auquel la soif de découverte, il y a plus de deux siècles, permettait de faire face à toutes les vicissitudes... Les principales difficultés à affronter, outre les coulées volcaniques en gratons omniprésentes désormais, découlent de la météo. Les prévisions sont peu fiables pour cette région de l’île qui étire ses pentes abruptes entre le niveau de la mer et 2 600 m d’altitude. Les conditions peuvent varier d’une couche à l’autre, très rapidement. En cas de nébulosité importante, toute orientation devient difficile, voire impossible. La boussole n’offre guère d’aide ici parce qu’elle ignore les obstacles. Progresser à l’aveuglette, sans points de repère tels que les remparts ou le sommet, présente donc de gros risques. Et à supposer que l’on possède un GPS, encore faut-il disposer de points préalablement enregistrés dans son récepteur, suffisamment nombreux, pour tenir sa route de manière fiable. En l’absence de visibilité, se perdre dans la végétation impénétrable des pentes du volcan constitue un autre souci, que ce soit dans la région du piton de Crac ou plus bas dans le Grand-Brûlé, avec la chaleur étouffante en prime : de nombreux bras de coulées orphelins viennent y mourir comme autant de culs-de-sac.

Epuisant

Mieux vaut renoncer à tenter de couper au plus court et faire demi-tour dans un tel cas, quitte à s’épuiser à remonter la pente. Tout en sachant que si l’envie d’appeler des secours héliportés vous assaille, les réseaux de téléphonie mobile sont inaccessibles dans de nombreux secteurs de l’enclos, un opérateur proposant une couverture nettement supérieure à l’autre. De fait, rien ne remplace la connaissance du terrain d’un guide expérimenté. Mieux qu’une carte ou n’importe quel système de navigation par satellite, il possède la topographie de l’enclos du volcan imprimée dans la tête et gravée dans la semelle de ses chaussures. Et il saura en général prendre les bonnes décisions face aux imprévus du terrain et de la météo.

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Bory de Saint-Vincent, Victor Petit de la Rodhière “Nous mîmes près d’une heure à faire un quart de lieue” Tous ceux qui se sont hasardés aux abords immédiats du piton de Crac, qu’ils soient partis du Grand Brûlé comme Bory de Saint-Vincent ou qu’ils l’aient fait dans les deux sens comme Victor Petit de la Rhodière, témoignent dans leurs écrits de la difficulté du parcours. Rassurez-vous, leurs descriptions n’ont pas pris une ride. Morceaux choisis. Bory de Saint-Vincent : “Nous nous trouvâmes sur cette pente que nous avions distinguée le matin depuis le bord de mer. Les Noirs appelèrent ce lieu la montée des sueurs et jamais nom ne fut mieux mérité” ... “Le terrain que nous avions à parcourir nous parut d’abord très uni, mais la végétation cachait les crevasses et les scories les plus désagréables. Nous trébuchions à tous les pas. Les arbustes nous inondaient de rosée quoi qu’il n’eût pas plu. Nous mîmes près d’une heure à faire un quart de lieue”. Victor Petit de la Rhodière : “Il faut donc dix à onze heures de marche très pénible pour relier le pas de Bellecombe à la RN 2 via le cratère Magne et le piton de Crac. Durant tout le trajet, il est prudent de tâter le terrain avant de mettre le pied. Si vous faites cette excursion durant la saison chaude, prévoyez au moins cinq litres d’eau par personne”. L’eau ! Bory de Saint-Vincent en 1801, Victor Petit de la Rhodière dans les années 70-80, nous mêmes lors de notre récente expédition, le précieux liquide a été une source permanente de préoccupation. “Il n’y avait plus d’eau dans les calebasses ! relate Bory de Saint-Vincent. Elle avait été consommée à la montée des sueurs. Je donnai ordre d’en chercher aussitôt dans les environs. Les nègres rentrèrent en nous annonçant qu’ils avaient inutilement cherché. Nulle source n’existe dans ces régions calcinées. Je passai la nuit dans l’inquiétude. Jouvancourt qui pour économiser l’eau n’avait pas bu depuis l’instant où nous avions quitté la ravine du Bois Blanc commençait à souffrir de la soif. Cochinard avait profité du clair de lune et parcouru tous les environs en cherchant une source. Il avait rencontré un creux plein d’eau. Cette eau n’était pas très bonne mais dans la circonstance où nous nous trouvions, il fallut nous en contenter.” Victor Petit de la Rhodière aura, lui, plus de chance. “Parvenus dans la plaine des Osmondes, vous avez à votre droite le piton de Crac. En continuant votre descente le long de la base de ce sommet, vous aurez avec un peu de chance l’agréable surprise de découvrir dans un de ces nombreux replis du terrain, au pied même de la montagne, une source d’eau claire limpide et fraîche dont le chuintement aura éveillé votre attention dans ce silence, si toutefois le temps est calme.”

Reportage : Alain Dupuis François Martel-Asselin


Au coeur du Trou de Sable

Au dernier jour de notre expédition, nous prévoyons de faire un détour par le Trou de Sable où s’est déroulé le dernier épisode de l’éruption de février 2005. Les coulées de 2005 dans la plaine des Osmondes où nous avons dressé les tentes se sont révélées riches en tunnels de lave. Certains d’entre eux égalent en beauté ceux mis à jour dans le Grand-Brûlé sur les coulées d’août 2004. Le dernier cassé est un véritable balcon ouvert sur le Grand Brûlé. Il s’étend au bout de nos chaussures du rempart de Bois Blanc à celui du Tremblet. Un bref salut au piton de Jouvancourt, baptisé par Bory de Saint-Vincent et nous attaquons l’à-pic. En lisière de la coulée, la végétation se révèle d’un précieux secours pour freiner la descente. La glissade paraît interminable avec la hantise d’une chute dans cette pente très abrupte. Heureusement sans incidents nous retrouvons presque avec plaisir le tapis de gratons. À gauche, le Trou Caron gardé par un mur de végétation. Nous nous engageons dans le chenal de la coulée de 2005. Les gratons roulent en permanence sous les pieds. Nous descendons le plus bas possible avant de couper à gauche dans la végétation pour retrouver des laves lisses échappées du Trou de Sable. On renoue avec une progression plus agréable qui nous conduit jusqu’à une dépression que la lave a en partie comblée. Elle a étalé de vastes dalles où l’on pourrait sans problème faire bivouaquer un régiment.

Une chaleur écrasante

En remontant le lit de la ravine qui a servi d’exutoire à la coulée, on retrouve dans le sol le trou d’où s’est échappé la lave. Difficile d’imaginer que les torrents de feu impétueux qui ont fini par atteindre la mer sont sortis en grande partie de là. Nous entamons la dernière partie de notre trajet en empruntant le chenal qui court le long du rempart de Bois Blanc. La falaise fragilisée a laissé choir des blocs dont certains d’une taille impressionnante. Un peu de coulées lisses, beaucoup de gratons, une chaleur écrasante, les derniers kilomètres sont pénibles. En coupant nous retrouvons les coulées de 1998, beaucoup plus praticables. Elles nous conduisent en douceur jusqu’à la route.