Une éruption en deux tableaux

Branle-bas de combat à l’observatoire volcanologique du piton de la Fournaise. A 2 h 18, la crise sismique vient de débuter. Elle annonce une éruption. A quelle échéance ? Impossible de le savoir. Les scientifiques n’ont acquis qu’une certitude : plus la crise sismique se prolonge et plus la sortie de la lave s’effectue à basse altitude. La crise a commencé sous la zone sommitale. Combien de temps va-t-elle durer ? Seul le piton de la Fournaise est en mesure de répondre. Cette fois, il ne tarde pas à le faire. Moins de deux heures après le démarrage de la crise les instruments de mesures livrent leur verdict. La première éruption de 2006 a commencé. Difficile de savoir avec précision où la lave a commencé à se répandre. Pour Thomas Staudacher, directeur de l’observatoire, l’éruption a pris naissance sur le flanc ouest, en dessous du Bory l’un des deux cratères à occuper le sommet du piton de la Fournaise. Il est impossible d’être plus précis en attendant des reconnaissances aériennes ou à pied. Elles s’annoncent difficile. Le piton de la Fournaise est encapuchonné de nuages. L’air est saturé d’humidité. Au pas de Bellecombe, Alain Bertil, l’un des amoureux du volcan livre un premier indice. Sur le flanc Ouest, des lueurs sont visibles. A partir de ce maigre élément, il faut déterminer une stratégie d’approche. Deux écoles s’affrontent. Passer par le sommet et redescendre sur la ou les fissures lorsqu’elles ont été repérées. Emprunter le balisage de secours connu des initiés vers le flanc Ouest avec le risque de devoir remonter dans du graton pour s’approcher.
Les équipes se forment. Nous choisissons de passer par le sommet. Débute une longue marche d’approche. A la lueur des frontales, il faut d’abord traverser l’enclos Fouqué puis entamer l’ascension du flanc du Bory. Les premières lueurs de l’aube ne parviennent pas à percer la couche nuageuse. Nous ne sommes guère plus avancés. Impossible pour l’instant de localiser le site de l’éruption. Au jugé, nous partons sur la droite afin d’entamer le contournement du sommet du piton de la Fournaise dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Nous avons à peine dépassé le Bory que le halètement d’un soufflet de forge et une odeur caractéristique de soufre nous mettent sur la piste. Une fissure éruptive se trouve quelque part sur la droite sur la pente ouest du Bory. Mais nous allons devoir jouer à cache-cache avec les nuages. A l’estime, nous plongeons dans la descente. Et soudain, un bref instant, le rideau se déchire. Le spectacle est à nos pieds. Ceux qui ont choisi d’emprunter le balisage de secours ont fait le bon choix. Une première fissure zèbre la pente droit en direction du cratère Rivals. D’une seconde s’échappe d’impressionnantes fontaines de lave plus au sud. Des flots de matière en fusion dégringolent la pente pour venir buter contre le cratère Rivals puis s’étaler dans l’enclos. Au fur et à mesure que l’on s’approche, le tableau s’enrichit de détails qui le font paraître encore plus grandiose. Un petit hornito crache des gaz enflammés avec un bruit semblable à celui d’un réacteur d’avion. Mais, le spectacle se mérite. Les fissures exhalent des bouffées de vapeurs soufrées qui serrent les poumons. Il nous faut renoncer à nous approcher de la seconde fissure. Il est temps de mettre le cap sur le pas de Bellecombe en empruntant cette fois le balisage de secours. Un dernier regard dans notre dos. Les nappes dorées continuent à s’ajouter les unes aux autres retapissant le fond de l’enclos Fouqué.
Reportage : Alain Dupuis, Francois Martel-Asselin
L’accès à l’enclos est interdit. Le sentier qui mène au point de vue du piton de Bert part du parking du sentier du Tremblet, entre la plaine des Sables et le pas de Bellecombe. Au bout d’une heure de marche, si l’activité se maintient, vous pourriez bénéficier d’un premier point de vue au niveau du piton Rouge. Pour le piton de Bert, compter 14 kilomètres aller-retour, donc pas loin de cinq heures de marche. En raison de l’altitude (2 300 mètres) munissez-vous d’habits chauds (3° à 18 h hier soir au gîte de Bellecombe) et imperméables, d’un éclairage fiable, de boissons et de nourriture. Evitez d’emmener de jeunes enfants. L’itinéraire est sans réelle difficulté, mais s’adresse néanmoins à des randonneurs habitués à marcher en montagne dans de telles conditions. Des jumelles sont conseillées car l’éruption se situe à au moins deux kilomètres à vol d’oiseau du rempart de l’enclos.
Hier en fin d’après-midi, une seule des deux fissure éruptives sur le flanc sud-ouest du volcan était encore active : celle la plus basse, vers 2 200 mètres d’altitude. Le réveil du volcan, après sa dernière éruption de décembre-janvier, a été surveillé par l’observatoire début avril. La vigilance volcanique a été activée par la préfecture le 3 juillet en raison de l’augmentation notable de la sismicité et des déformations du sommet provoquées par la montée du magma. Ces deux dernières semaines, plusieurs gros séismes avaient été détectés, avant la survenue de la crise sismique d’hier matin qui a débouché sur l’éruption. 2 h 18 : début de la crise sismique, les séismes jusqu’alors isolés s’enchaînent brutalement ; c’est le signal de la montée rapide du magma vers la surface, qui fracture les roches. Le réseau inclinométrique enregistre des déformations importantes et rapides du sommet dont l’analyse en temps réel permet de prédire le lieu possible de l’éruption. Au bout de 25 minutes : léger retour au calme. Vers 4 h : le trémor éruptif (vibration des conduits d’alimentation de l’éruption) apparaît. L’éruption a commencé.














