Les coulées jusqu’à la route ?
Quarante-huit heures après l’entrée en éruption du piton de la Fournaise, un seul point de sortie de la lave subsistait hier en fin d’après-midi dans le rempart de Bois-Blanc, dans les hauts de la plaine des Osmondes. La lave en fusait toujours à jet continu. Néanmoins, l’observatoire volcanologique a enregistré dès mardi soir une baisse du trémor (le signal sismique lié au dégazage qui accompagne la sortie du magma), dont le niveau n’était plus hier soir que d’un tiers par rapport au début de l’éruption. Cette baisse a été corroborée par la reconnaissance menée avec la section aérienne de la gendarmerie hier matin. Selon Thomas Staudacher, responsable de l’observatoire, le débit avait légèrement diminué par rapport à la veille. Des coulées de gratons ont partiellement recouvert la plaine des Osmondes. Parties de près de 1 500 mètres d’altitude dans la nuit lundi vers 23 h, elles avaient achevé sa traversée (près de quatre kilomètres) dès mardi midi, pour basculer dans les dernières pentes abruptes surplombant le Grand-Brûlé. Grâce à ce véritable toboggan, hier matin vers 7 h 30, le front de coulée ne se trouvait plus qu’à 500 m d’altitude, à 3,100 km de la route. Mais il ne fallait plus s’attendre à une progression aussi spectaculaire en raison à la fois de la baisse du débit constatée le matin et du relief très atténué du Grand-Brûlé. De fait, selon une nouvelle reconnaissance de la gendarmerie en fin d’après-midi hier, la lave n’avait pas progressé de plus de 500 mètres depuis le matin, perdant moins de 100 m d’altitude. Hier vers 17 h, la coulée stagnait donc à 450 m d’altitude et à 2,700 km de la RN 2, à la hauteur du trou de Sable. Selon l’observatoire, son arrivée à la route, si et seulement si le débit se maintient, ne devrait pas intervenir avant la journée de vendredi au moins. Mais d’autres facteurs non maîtrisables entrent en ligne de compte, d’où la vanité de toute prévision. Alors, à moins que l’éruption ne s’installe dans la durée ou que le trémor augmente à nouveau, accompagné d’une hausse du débit, le public impatient risque de devoir patienter... tandis qu’à la DDE on croise les doigts sans doute.
Aucun séisme dans la zone de l’éruption n’a été enregistré. En revanche de nombreux séismes sont enregistrés sous le sommet du volcan (environ 80 hier), avec des magnitudes croissantes (maximum : M=2). Ces séismes correspondent à des effondrements internes à la partie haute du massif, où se situent les chambres magmatiques superficielles qui se vident au fil des éruptions. Un tel phénomène de vidange est favorisé par les éruptions latérales, comme actuellement, localisées à une altitude relativement basse (1 500 m) et loin du sommet du volcan (2 600 m). Déstabilisées, les structures internes s’autodétruisent. A terme, ce processus est susceptible d’affecter directement le sommet : suite à l’éruption de Saint-Philippe en 1986, un effondrement avait ouvert un véritable puits de grandes dimensions (un pit crater) à l’intérieur du cratère Dolomieu ; à la suite de celle de novembre 2002, un affaissement très marqué s’était produit à l’intérieur du cratère sommital également.
Dans la situation actuelle d’une éruption située en bordure de l’enclos, la baisse du trémor éruptif est suivie de très près par l’observatoire volcanologique. La formation d’un cône dans le rempart (due à l’accumulation des projections) est sans aucun doute propice à l’obturation progressive de l’évent éruptif avec pour conséquence le débit moindre constaté hier matin. Selon Valérie Ferrazzini, sismologue à l’observatoire, il ne faut pas négliger le risque qui en découle : "S’il y a un blocage, cela peut redéclencher la progression du dyke". En clair, la fissure souterraine (un dyke, disent les géologues) qui a parcouru plusieurs kilomètres lundi en quelques heures depuis la cheminée centrale d’alimentation du volcan en direction du nord-est pourrait très bien reprendre sa progression, en franchissant le rempart de l’enclos contre lequel elle a buté l’autre jour. Et cette fois alors, la lave jaillirait en dehors de l’enclos, dans les hauts de Bois-Blanc par exemple. La sismologue se montre d’autant plus méfiante que la progression d’un dyke "va beaucoup plus vite qu’on croit" et peut facilement passer inaperçue. L’éruption de 1998 en constitue un parfait exemple : en août, des fissures hors enclos s’étaient ouvertes "incognito" en dessous du Nez coupé de Sainte-Rose, très haut au-dessus de Bois-Blanc. Dans cette zone déjà très fracturée, le dyke qui alimentait l’éruption du piton Kapor dans l’enclos s’était prolongé "silencieusement" selon l’expression des scientifiques. Autrement dit, sa progression avait été accompagnée de séismes trop faibles et surtout brouillés par le trémor de l’éruption en cours pour être détectés sur le champ. Cet évolution possible de l’éruption ne constitue toutefois qu’une hypothèse de travail. Et suite à 1998, l’observatoire a mis au point un système d’analyse du trémor pour détecter son augmentation "suspecte". En outre, il dispose de nouvelles stations sismiques mises en oeuvre hier.
F.M.-A



