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ARTICLE DU 10/09/2005
Pas d’étude scientifique ou de travail de recherche poussé. Simplement du vécu. Les Cadet en sont désormais totalement convaincus, les réactions de leur élevage de 250 cochons, mais aussi de leurs lapins, chien et cabris ne mentent pas. Installés à Bois-Blanc, au pied du volcan, ils enregistrent les réactions étranges de leurs bêtes qui coïncident de manière troublante avec les reprises d’activité du piton de la Fournaise. Ils ont confiance en l’instinct de leurs animaux.

Le sixième sens des animaux

Ils ont peur avant tout le monde. Cohabitant avec plus de deux cents cochons, mais aussi des cabris, des lapins, un chien et des poules, les Cadet ont appris à écouter et à observer leurs bêtes. Tout comme ils ont appris à composer avec les soubresauts de la Fournaise. Un volcan qui ne leur a pas fait de cadeaux : par deux fois la famille Cadet a dû évacuer son domicile, en 1977 et en 2002, avec l’évacuation des cochons à minuit vers la Plaine-des-Cafres cette fois-là ! “Notre vie est vraiment un paradoxe”, poursuit le fils, Jean-Louis, éleveur de porcs. Un solide gaillard, les deux pieds solidement fixés au sol. “Avec un paradis en bas, Bois-Blanc, sa nature, son calme... et l’enfer en haut”. Installée depuis près de cinquante ans à Sainte-Rose, la famille a appris à vivre sur les flancs d’un volcan en constante activité. Voire à anticiper ses réactions. Certains signes ne trompant pas. Dernier épisode en date, il y a quelques semaines de cela tout juste.

Comme “un chien à l’affût”
Nous sommes dans la seconde semaine d’août. Comme chaque jour, Jean-Louis rend visite à son troupeau. Fait bizarre, les bêtes sont anormalement nerveuses, “les oreilles dressées comme un chien à l’affût”. Une montée de stress dangereuse chez les cochons, qui deviennent alors violents entre eux. “Ce qui est toujours le signe d’un inconfort, comme une température non adaptée, un manque de nourriture ou l’irruption d’un intrus dans l’enclos”, commente l’éleveur. Dans ce cas, il faut réagir vite en arrosant le troupeau ou en le distrayant, en accrochant une chaîne en fer au plafond par exemple. Surpris par la réaction de ses bêtes, sans raisons apparentes, l’éleveur appelle le technicien Est de la CPPR (Coopérative des producteurs de porcs de la Réunion) pour trouver la cause possible de cette agitation. Ensemble, ils passent en revue les différents facteurs possibles, pour n’en garder aucun en définitive. La réponse, Jean-Louis pense l’avoir trouvée en ouvrant un journal dans les jours qui suivront l’incident, en prenant connaissance de l’entrée en vigueur de la préalerte volcanique (le 12 août dernier), à la suite d’une augmentation sensible de la sismicité. L’éleveur fait alors le rapprochement avec bien d’autres cas qu’il ne s’était pas expliqué jusqu’à présent, même si les cochons sont des bêtes extrêmement sensibles, qu’un rien suffit à agiter. “Ils sont extrêmement réceptifs aux vibrations”, poursuit-il. En joignant immédiatement le geste à la parole, en tapant énergiquement du pied au sol. Un geste immédiatement suivi d’une réaction des bêtes. En fait, à plusieurs reprises, la famille, inquiétée par ces réactions, a eu le réflexe d’appeler la gendarmerie et même l’observatoire du piton de la Fournaise pour s’informer de la situation au volcan. Pour Maurice George, responsable des services techniques de la coopérative, 37 ans de “cochon” derrière lui, le phénomène est tout à fait plausible, “ces animaux étant terriblement sensibles”. “Je connais un élevage en métropole, situé au cœur d’un immense champ de maïs, où chaque année le problème se pose quand vient le moment de la récolte”. Le père, Albert Cadet, se souvient pour sa part des chiens du quartier qui ont hurlé d’un même souffle, là encore sans réelle raison apparente, un beau jour de 1977. Quelques jours plus tard, le volcan entrait une nouvelle fois en éruption... Sans oublier les lapins de la famille, en proie à une étrange nervosité au même moment que les cochons, en août dernier. “Ils sont devenus agressifs avec les petits et une femelle a même perdu une portée”, raconte la mère de famille. “Dans le temps lontan, le déménagement d’une fourmilière ou le comportement des guêpes informait les gens de l’arrivée du cyclone”, se rappelle Albert. Alors, même en l’absence de preuves scientifiques, les Cadet y croient dur comme fer. Ils auront toujours confiance en leurs bêtes.

L’avis d’un volcanologue
"Les animaux pressentent-ils les éruptions volcaniques ? ", s’interrogeait déjà Maurice Krafft, il y a près de vingt-cinq ans, déplorant aussitôt : "Les observations à ce sujet sont rares et malheureusement il n’est fait état des comportements étranges des animaux que rétrospectivement, après que les éruptions ont commencé, si bien qu’elles ne sont pour l’instant d’aucune utilité dans la prévision". Et le volcanologue de citer des exemples troublants, comme ces fuites éperdues d’animaux sauvages au pied du volcan Nyamuragira (République démocratique du Congo) quelques heures avant les éruptions. Semblable frénésie observée en 1968 au Costa Rica, avant une énorme éruption de l’Arenal : les animaux domestiques quittèrent la zone deux semaines avant le cataclysme. Même les insectes seraient affectés par les signaux précurseurs les plus infimes. Ainsi, à l’Etna en Sicile, "on rencontre parfois des nuées de coccinelles ; je me suis laissé dire qu’elles vivaient dans le sol volcanique poreux et qu’à la moindre augmentation de température de leur habitat, elles sortaient et s’envolaient toutes ensemble, annonçant la chauffe de l’édifice volcanique, donc son réveil éventuel. " L’exemple le plus spectaculaire rapporté par Maurice Krafft a pour théâtre la grande île d’Hawaii, en 1955. Dans un ranch, les chiens "se mirent soudain à creuser fébrilement des dizaines de trous et à y renifler bruyamment". Or, "depuis plusieurs semaines, les volcanologues s’attendaient à une nouvelle éruption du Kilauea. Ils se rendirent sur place le 27 mais n’y découvrirent ni fissures ni émanations gazeuses, même pas dans les trous que les chiens continuaient à ouvrir. Le lendemain matin, l’éruption débuta, à 400 mètres du ranch !", s’exclame Maurice Krafft. "Il est probable que ces chiens et les animaux en général ressentent des microséismes, des perturbations magnétiques ou électriques, voire des infrasons ou des émissions de gaz très diffuses auxquelles nous ne sommes pas sensibles", conclut le volcanologue français disparu en 1991.

“Ils sont à l’écoute de la nature”
Pour le directeur de la Séor (Société d’études ornithologiques de la Réunion), Marc Salamolard, chaque espèce exploite les informations que lui communiquent ses sens. Des sens parfois inconnus de l’homme, “et que nous résumons dans le terme générique de sixième sens. En fait, tout ce que nous n’arrivons pas à percevoir en tant qu’être humain, même avec des appareils sophistiqués, car nous ne savons souvent pas quoi chercher”. A l’image des variations de pression atmosphérique, que les oiseaux marins arrivent à percevoir, devançant ainsi la formation des dépressions. “Et pour les sens que nous partageons avec eux, les animaux nous dépassent de loin selon les espèces et les sens, le résultat de siècles d’évolution et de la sélection naturelle”, poursuit le spécialiste. Ainsi, si le chien sent mieux que nous, l’aigle voit bien mieux, la chauve-souris perçoit les ultrasons, le chat est très sensible aux vibrations de l’air, le crotale perçoit les infrarouges et là où n’y voyons rien, le hibou voit lui la nuit comme en plein jour. Les animaux auraient donc des sens plus développés que les nôtres pour détecter certains signaux avant-coureurs. Des aptitudes que nous n’aurions pas... ou plus. Avec parfois des étrangetés comme ces albatros, mais aussi pétrels de Barau, qui reviennent toujours pondre là où ils sont nés. “Un phénomène prouvé. Des œufs d’albatros ayant été déplacés sur une autre île pour l’éclosion. Ce qui n’a pas empêché les oiseaux de retourner pondre dans la première île”, à l’aide d’une probable “carte magnétique”, enfouie au fond d’eux. “Autant de signes auxquels les anciens étaient attentifs. Comme un groupe de pétrels en formation au-dessus de Saint-Denis, alors qu’ils volent habituellement en solitaires sur des trajets directs”. Un phénomène observé par le responsable de la Séor avant l’arrivée sur l’île du cyclone Dina. En 1976, après un séisme qui détruisit la ville de Tangshan (Est de Pékin), des biologistes, géophysiciens, chimistes, météorologues et biophysiciens firent une enquête dans 400 communes des alentours pour collecter au final pas moins de 2 000 cas de comportement animal inhabituel avant le tremblement de terre.

Les éléphants échappent au tsunami
Au moment de tirer le bilan des victimes humaines, effroyable, avec quelque 150 000 morts, les animaux semblent avoir été mieux épargnés par la vague dévastatrice du 26 décembre 2004. Bien peu de carcasses animales ayant été retrouvées par les sauveteurs. Un parc naturel du Sri Lanka, englouti par les eaux, n’aurait ainsi déploré aucune victime chez les animaux de la réserve pourtant fréquentée par plus de deux cents éléphants. Ces derniers auraient-ils ressenti l’onde de choc, dans les vibrations du sol notamment ? Quoi qu’il en soit, les troupeaux semblent avoir trouvé refuge dans les hauteurs. “Ce qui est étrange, c’est que nous n’avons trouvé aucun animal mort”, avait déclaré à Reuters H.D. Ratnayake, directeur adjoint du ministère de l’Environnement. Un spectre de perception plus développé que les humains serait à l’origine du miracle. Des cornacs et des touristes avaient également livré le récit d’éléphants qui, après avoir brisé leurs chaînes, avaient fui dans les montagnes. Mais pour les plus sceptiques, “il y a beaucoup d’exagération au sujet des capacités sensorielles des animaux et aucune preuve scientifique ne soutient l’existence d’un sixième sens”, affirme Cyrille Barrette, professeur au département de biologie sur le site de l’Université de Laval (Québec). S’il admet le fait que certains animaux possèdent des capacités sensorielles supérieures aux humains, notamment l’olfaction et la vision, ce dernier doute qu’elles puissent leur dicter le meilleur comportement à suivre lors d’un tsunami ou d’un tremblement de terre : “Même en supposant que les animaux soient plus sensibles que nous aux vibrations, comment peuvent-ils savoir dans quelle direction il est préférable de se sauver ?”, demande-t-il. “Les porcs-épics se font écraser sur les routes depuis cent ans et ils n’ont pas encore appris à éviter ce danger” ... Philippe Madubost

“Les chevaux ont senti l’éruption”
On pourrait multiplier les exemples de comportements d’animaux avant un orage ou un séisme. Pour Rico Nourry, propriétaire de la ferme équestre du Grand Étang, un souvenir dépasse tous les autres. Celui d’une randonnée sur les flancs du volcan en novembre 2002. Une randonnée de plusieurs jours qui se finira en apothéose avec l’éruption en direct de la Fournaise, depuis le Piton Bois-Vert, pour la plus grande joie des cavaliers. Une manifestation spectaculaire précédée par une attitude étrange des montures durant toute la descente. “Ils étaient sur la défensive, en éveil, comme attentifs”, raconte Rico Nourry avant le déclenchement de l’éruption dans l’après-midi. “Les chevaux ont peur de l’imprévu”, explique le cavalier, pas près d’oublier cette expérience.

“Mon chien s’est stoppé net”
Pour une vétérinaire de Saint-André, même si “beaucoup de phénomènes n’ont pu être prouvés, je suis tout à fait prête à croire à une sorte de sixième sens des animaux”. En rappelant la troublante histoire d’un chien en métropole, seul avec un enfant en bas âge et qui, sans raison, l’avait pris dans sa gueule et emmené dans une pièce voisine... avant que la télévision n’implose ! Des études en éthologie (étude du comportement des animaux dans leur milieu naturel), ont ainsi déjà prouvé la concordance entre le vol bas des hirondelles et l’arrivée du mauvais temps. Et pour la vétérinaire de raconter une anecdote personnelle, vécue à Paris. Alors qu’elle promenait son chien, toujours prêt à tirer sur la laisse, ce dernier avait stoppé net, sans aucune raison. Avant qu’un inconnu ne sorte d’une cachette pour agresser la passante (heureusement sans gravité). Le chien avait su faire la différence entre toutes les odeurs émanant de la rue...

François Martel-Asselin