ARTICLE DU 10/01/04
Pour sa première manifestation de l’année, notre volcan a joué les coquettes. Pendant plusieurs heures, le site de l’éruption est demeuré mystérieux. Les volcanologues n’écartaient pas la possibilité d’une éruption hors enclos. Le suspense a été levé à l’aube. Le phénomène est localisé dans les pentes au-dessus de la plaine des Osmondes.
Le Piton de la Fournaise joue à cache-cache

Zeus et Vulcain ne font pas bon ménage. La foudre a privé l’Observatoire volcanologique du piton de la Fournaise de certains de ses instruments de mesure de son réseau de surveillance. Lorsque vendredi matin, à 2 h 45, débute la première éruption de l’année, les scientifiques expriment des doutes sur sa localisation précise. Ils craignent même un moment que des fissures se soient ouvertes hors enclos.
Il faudra attendre le lever du jour et le survol du site au moyen de l’hélicoptère de la gendarmerie, avec à son bord Thomas Staudacher, directeur de l’Observatoire, pour que l’incertitude soit levée : l’éruption a bel et bien lieu dans l’enclos, au-dessus de la plaine des Osmondes.
Pendant plusieurs heures, notre volcan va donc jouer à cache-cache. La lave a bel et bien jailli de la terre mais à quel endroit précisément ? Un indice tout de même : selon les signaux enregistrés par les capteurs, l’éruption a dû démarrer dans le secteur du Nez Coupé de Sainte-Rose.
Confirmation en montant de Bourg-Murat vers le pas de Bellecombe par la route forestière. En descendant vers la plaine des Sables, on aperçoit vers l’Est un énorme panache gris-bleuté dans le ciel. Impossible de le confondre avec des nuages. Si la plaine des Cafres est noyée dans le coton, depuis le piton Textor la lune brille dans un ciel sans nuages.
Au pas de Bellecombe en dépit de l’heure matinale, ils sont sept garçons et filles en vacances, dont un frileusement enroulé dans une couverture, il fait frisquet, à avoir colonisé la table d’orientation. “Nous avons aperçu la lueur vers 4 h du matin depuis le gîte et nous sommes montés, racontent-ils. Les nuages étaient rosés. Nous avons cru que c’était la lune. Maintenant que nous savons qu’il y a une éruption, nous allons essayer d’aller l’admirer au Nez Coupé de Sainte-Rose”.
Sur les traces de l’éruption de janvier 2002
Les observations s’annoncent difficiles. Un mur blanc barre les Grandes pentes à hauteur du Nez Coupé de Sainte-Rose précisément.
Mais, le doute n’est plus permis : une brume bleutée a même envahi le fond de la rivière de l’Est. Volcan la bel et bien pété !
Aller à sa rencontre va se révéler une autre paire de manches. Au départ, pas vraiment de problème. Les marches du pas de Bellecombe avalées, il faut débusquer le balisage tracé par l’ONF vers le piton Kapor. Un vrai travail de trappeur qui se poursuit par la recherche de la trace conduisant vers l’éruption de janvier 2002. Une fois sur les rails, plus de problèmes. La partie haute de l’enclos est encore baignée dans le soleil. Au fur et à mesure que l’on s’approche du cassé des Grandes pentes on respire à pleins poumons les vapeurs délétères exhalées par le piton de la Fournaise.
Terminus du balisage à l’aplomb des Grandes pentes. Où porter ses pas ? A droite, à gauche, droit devant ? Le volcan joue toujours à cache-cache. Son haleine fétide continue de nous narguer, mais pas un bruit, pas une lueur.
Au petit bonheur la chance, on s’engage dans la descente. Un véritable plongeon, tant la pente est raide, de 30 à 40 degrés parfois.
Et soudain, sans doute lassé de jouer avec nos nerfs, le rideau se déchire. L’éruption est à nos pieds, mais loin, très loin accrochée dans les Grandes pentes. Les fissures éruptives se sont ouvertes en biais par rapport à la pente, saignant au passage le vénérable cratère Haug né de l’éruption de 1931, vers 1 500 m d’altitude.
Nous sommes perchés 400 m plus haut. Pour profiter du spectacle, pas d’autre choix qu’une glissade infernale dans les scories et les gratons coupants avec de temps en temps une bolée de soufre qui coupe la respiration au plus mauvais moment.
Trois heures pour rentrer
Voilà une éruption qui va demeurer confidentielle à moins d’aller en jouir à distance depuis le Nez coupé de Sainte-Rose (lire en page 3).
Mais nos efforts sont récompensés. Entre deux passages de brume les projections jaillies de plusieurs bouches s’élèvent vers le ciel. La lave s’échappe à gros bouillons pour se précipiter en cascade de feu vers la plaine des Osmondes en contrebas. Le débit est tel que le chenal se révèle insuffisant et de grandes plaques rouge et or s’étalent en arrière d’un cône qui commence à se construire. Comme à l’accoutumée le piton de la Fournaise soigne ses prestations même si malheureusement cette fois il risque de jouer essentiellement pour lui-même.
Difficile de s’arracher tant le spectacle est fascinant, sans cesse renouvelé. Mais il faut songer au retour. Il nous a fallu deux bonnes heures pour nous retrouver au pied de l’éruption. Il nous en faudra trois pour rallier le Pas de Bellecombe dont une uniquement pour regagner le cassé des Grandes pentes. A rebours, nous affrontons scories et gratons mais le volcan n’est pas un bourreau. Il nous offre le secours d’anciennes coulées de laves cordées qui facilitent l’ascension comme pour nous remercier d’être venus égayer sa solitude.
Alain Dupuis


ACTIVITÉ EN BAISSE HIER SOIR
Après être resté constant jusqu’en fin d’après-midi, le trémor de l’éruption a accusé une baisse sensible hier soir, corroborée par une observation aérienne peu avant la tombée de la nuit : seules trois bouches restaient actives sur la fissure et les coulées marquaient sérieusement le pas. Pourvu que le spectacle tienne ce week-end…
INTERDICTIONS EN TOUT GENRE
L’accès à l’enclos du volcan est toujours interdit au public. Le poser d’hélicoptères est interdit dans la zone du piton de la Fournaise. Le survol du site de l’éruption est interdit dans un rayon de un kilomètre autour du cratère Haug à une altitude inférieure à 2 000 mètres, soit 6 500 pieds.
DE RARES ERUPTIONS DANS CE SECTEUR
Hormis les éruptions de 1931 et 1961, la chronique ne relève pas d’éruptions récentes dans ce secteur de l’enclos du piton de la Fournaise.