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ARTICLE DU 24/08/04
Des centaines de personnes se relaient en permanence depuis plus d’une semaine pour admirer le spectacle incomparable de la rivière de feu qui dévale les grandes pentes, qui embrase la forêt, traverse la nationale 2, et s’engage dans une course suicidaire vers les profondeurs de l’océan. Ce soir, demain aux aurores, ils seront
encore une multitude à regarder l’ultime combat du feu et de l’eau.




Les aléas d’une coulée


Jusqu’au bout de son aventure, le volcan a le mérite d’offrir au Réunionnais un feu d’artifice exceptionnel dont ils avaient été privés à l’occasion des fêtes commémoratives du 14 juillet. Mais ce spectacle grandiose a un prix que paient sans enthousiasme les autorités concernées, les habitants des quartiers riverains, et tous ceux qui matin et soir empruntent la route de l’Est pour aller travailler. L’axe coupé est souvent synonyme de fatigue en plus, de temps perdu et d’argent évaporé. Face aux difficultés chacun fait ce qu’il peut avec plus ou moins de bonheur.

Les cars jaunes ne sont pas dans le rouge
Le slogan n’est pas de Brigitte Girardin, mais bel et bien de Mme Fouchard, directrice de la Sotrader qui exploite le réseau Cars Jaunes… Malgré les contrariétés provoquées par la coupure de la RN 2 au Grand-Brûlé par la coulée de lave, la directrice promet que tout est mis en œuvre “pour ne laisser personne au bord de la route”. La machine Cars Jaunes est bien rodée, et il n’a fallu que quelques heures avant-hier pour mettre dans l’urgence un service pouvant de nouveau assurer la liaison entre Sainte-Rose et Saint-Philippe. Un trajet ayant pour terminus Saint-Benoît et Saint-Pierre, et qui est habituellement assuré par la ligne I.
Mais depuis hier, les voyageurs de l’Est devant se rendre dans le Sud, et vice-versa, doivent composer avec la ligne H, qui relie Saint-Benoît à Saint-Pierre via la Plaine-des-Palmistes, la Plaine-des-Cafres et Le Tampon. Ceux qui pâtissent le plus de ces modifications sont évidemment ceux qui habitent au plus près de la coulée. Aussi, la ligne I continue de fonctionner de part et d’autres de la coupure. De Saint-Pierre jusqu’à la Pointe du Tremblet au Sud, et de Saint-Benoît jusqu’à Bois-Blanc au Nord. “Nous étudions comment aller au plus près des endroits proche de la coulée”, explique Mme Fouchard, “comme à l’arrêt de la Cage aux Lions par exemple, où il s’agît de trouver des arrêts où le car pourra effectuer un demi-tour.”
Les horaires seront maintenus. Cela prendra toutefois un peu plus de temps pour les habitants de Sainte-Rose de se rendre à Saint-Pierre, ou ceux de Saint-Philippe à Saint-Benoît. En revanche, le trajet Saint-Benoît-Saint-Pierre via les Plaines n’est pas plus long que celui longeant la côte. Une trentaine de personne utilisent chaque jour la ligne I, dont 50 % font le trajet complet Saint-Benoît-Saint-Pierre.

Pas de problèmes pour la sécurité
A croire que la coulée fait bien les choses… En effet, pour ceux qui se posent la question de savoir quels gendarmes ou pompiers devront venir leur porter secours en cas de problème, la coulée à tranché… pile poil entre les deux circonscriptions ! Ou à peu de chose près. En effet, les gendarmes de Sainte-Rose continueront, de même que les pompiers, à intervenir au nord de la coulée, tandis que ceux de Saint-Philippe s’occuperont de la partie située au sud. Mais la coulée ayant empiété plutôt du côté de Sainte-Rose, ce sont les gendarmes de Saint-Philippe qui ont vu leur territoire un petit peu agrandi… Et comme le souligne avec humour un gendarme sainte-rosien : “Les délinquants en fuite ne viendront pas vers Sainte-Rose, ils savent qu’ils ne pourront aller bien loin…”

Les ambulances allument le gyrophare
Responsable depuis dix ans d’une entreprise de transport en ambulances de Saint-Philippe, Éric Dijoux est presqu’un habitué des coulées de lave… et des désagréments qu’elles impliquent. “Chaque semaine, nous avons au minimum trois ou quatre patients qui nécessitent d’être transportés à Saint-Denis pour des consultations d’urgence ou de routine à l’hôpital. Or, chaque fois que le volcan se réveille, c’est le même problème. Il nous faut passer par Saint-Joseph et remonter toute la côte Ouest pour arriver à destination. Soit près de deux heures trente pour monter à Saint-Denis, gyrophare ou pas, quand on y parvient en à peine une heure et quart par le trajet habituel”, souligne l’ambulancier. Hier, une des trois équipes est partie de Saint-Philippe a 9 h 30 conduire son premier malade à l’hôpital de Bellepierre. Mais entre la distance, la consultation et les embouteillages, celle-ci n’est pas revenue avant la fin de la journée. “On s’arrange comme on peut mais pour nous, la rentabilité est nulle. La dernière fois que
la lave avait barré la route, ça avait duré plus d’un mois. Il ne nous reste plus qu’à prendre notre mal en patience et laisser faire la nature…”

La solution des chambres d’hôte
En temps normal, Jean-Claude Baguerette met vingt-cinq minutes pour se rendre à son boulot. Un délai plutôt raisonnable pour cet habitant de Sainte-Rose qui, depuis 1993, a décidé de travailler à Saint-Philippe. Mais voilà, avec la RN 2 dévorée par la lave, c’est plus de deux heures de route qu’il lui faut affronter pour ouvrir le libre-service agricole dont il assure la gérance. “En onze ans, je ne compte même plus les fois où j’ai dû passer par la route des Plaines pour aller à Saint-Philippe. Avec le temps, je m’y suis habitué. Mais plutôt que de multiplier les longs trajets, je préfère encore prendre une chambre d’hôte à la semaine. Bien sûr, ça coûte un peu cher. Mais que voulez-vous, je ne vais tout de même pas en vouloir au volcan !”

La coulée bourreau des cœurs
Dans son épicerie de Bois-Blanc, Véronique Pacca semble sereine. Et pourtant, depuis que la route est coupée, elle se fait beaucoup de soucis. Pour son commerce naturellement : “Nous avons beaucoup moins de passage, donc moins de clients. Et pour les fournisseurs de légumes et de viandes qui viennent de Saint-Pierre, c’est la galère. Si ça dure trop longtemps, ils ne livreront plus”. Mais c’est surtout pour sa sœur Lisette que Véronique se tracasse. “Elle s’est mariée en février avec un homme de Saint-Joseph. C’est donc là-bas qu’elle habite et qu’elle a inscrit son enfant à l’école. Mais son commerce d’alimentation générale est à Sainte-Rose… Habituellement, elle emmène le marmaille à l’école, fait son chemin en me faisant coucou au passage, et ouvre vers 8 h 15. Avec la route coupée, elle a 2 h 30 de trajet par la route des Plaines. Sa belle-mère va assurer l’accompagnement à l’école, mais il va falloir que Lisette se lève à 4 heures pour ouvrir à temps. Comme elle ne sera pas rentrée avant 22 heures, il est facile d’imaginer dans quelle état de fatigue elle sera dans huit jours. Elle envisage donc de dormir chez notre mère. Mais cette solution est un crève cœur pour elle, son mari et l’enfant.”

Attention les dents
“Toto” le sportif a beau rester fier dans son short bleu et son maillot rouge, la tenue de footballeur ne lui donne pas la grande forme. En fait, l’homme redoute de manquer une nouvelle fois son rendez-vous avec… le dentiste. Normalement, le praticien qui exerce au dessus de la pharmacie de Sainte-Rose, face à la mairie, devait lui poser une couronne hier après-midi. Mais le dentiste qui habite Saint-Gilles a repoussé le rendez-vous à demain. Son planning ne pouvait pas intégrer la durée nouvelle du déplacement de Sainte-Rose. “Heureusement que Toto ne souffre pas, rigolaient ses copains. Il est vrai que le mal d’amour, c’est pas pour lui”.


10 profs de Sainte-Rose prennent leur mal en patience
Le directeur de l’école primaire publique de Bois-Blanc est un philosophe. Il entame sa neuvième année à l’école dont cinq comme directeur. Et il a toujours habité à Saint-Joseph. “J’aime ma maison, elle est jolie et j’y suis peinard, et j’aime mon école où je retrouve de bons élèves, des parents sympas. Pourquoi changer de vie d’autant qu’habituellement je fais mes 40 kilomètres avec beaucoup de plaisir, au milieu d’une nature sublime qui m’offre des paysages magnifiques et la chance d’apercevoir des animaux ?”. Rien à changer évidemment sauf quand la route est coupée. “C’est vrai que là, ça se complique, reconnaît le directeur. Il y a sept écoles primaires et maternelles et un collège sur la commune de Sainte-Rose. Une dizaine d’enseignants logent à Saint-Joseph. On sait tous quelle complication nous encourons. On a signé. Pour ma part, c’est la quatrième coulée que je vois avoir l’audace de traverser la route. Je connais, comme les autres, les dispositions à prendre. On va attendre que ça cesse de couler, que ça se refroidisse pour prendre la navette mise à disposition par la mairie de ce côté de la coulée. En attendant, je ferai la route des plaines, je me lèverai plus tôt et redoublerai de prudence sur la route pour compenser la fatigue”

La vie ne s’arrête pas là
Autre métier et même fatalisme. Le patron de l’entreprise de dépannage K’Bidi de Sainte-Rose vit au ralenti. “Regardez le long de la rue. Vous voyez, la dépanneuse est en vacances. Je vais faire pareil, vivre tranquille en attendant que la vie normale reparte. On n’a pas le choix. Ce matin, pour dépanner un client, je suis allé chercher une pièce à Saint-Pierre. Rien que pour faire l’aller et retour, j’ai passé ma journée, j’ai fait trois fois plus de kilomètres, je suis trois fois plus crevé et j’ai dépensé trois fois plus d’argent en carburant. Ce n’est donc pas intéressant. Ce n’est pas le client qui va payer la différence, c’est moi. Mieux vaut attendre quinze jours et en profiter pour se reposer”.

Le volcan a des avantages et des inconvénients
Frédéric Spielmann le patron du Joyau des Laves fait la part des choses. “Dimanche, le restaurant était plutôt moins plein que d’habitude. Ce midi, il est beaucoup plus rempli. Nos clients ont profité de la coulée pour venir déjeuner chez nous. Le volcan, s’est aussi l’attraction qui même lorsqu’il n’est pas en éruption attire les visiteurs qui viennent visiter la région. Il est la star du décor. Mais quand il y a des coulées, c’est finalement le temps du pain noir. La foule laisse derrière elle de nombreux détritus, les voitures malmènent les bas-côtés, les livreurs se font désirer, les fournisseurs ont des difficultés pour acheminer la marchandise, le personnel manque à l’appel. Je devais embaucher un guide pour l’exploitation agricole. J’ai cherché la perle rare pendant près de deux mois. J’avais enfin trouvé. mais le gars habite au Tremblet, de l’autre côté de la coulée. Ce matin, il m’a dit qu’il ne savait pas quand il pourrait venir… Je ne sais plus si je dois le prendre ou pas. C’est comme les marché avec le Sud. Mieux vaut ne pas en prendre. Car dans le cas ou la route reste coupée plusieurs semaines, on peut aller tout droit dans le mur”.

Reportage Christian Chardon, Coralie Cochin, Bertrand Duchet et Sébastien Gignoux Photos Richel Ponapin