ARTICLE DU 23/08/04
Protégée par des barrières de sécurité, la portion de la RN2 qui se trouvait dans l’axe de
la coulée a été traversée par le torrent de feu en moins de vingt minutes. En fin de journée,
la lave avait déjà atteint près de deux mètres d’épaisseur sur la nationale.
La lave en route vers l’océan

Depuis hier matin, il est impossible de faire le tour de l’île en voiture par la RN2, celle-ci ayant été coupée à 15 h 12 par une coulée de lave du piton de la Fournaise, après plusieurs jours de suspense. En début de matinée, il est apparu que le flot incandescent menaçait la nationale de manière imminente cette fois. La direction de l’Équipement décide alors de fermer son accès sur une portion d’un peu plus de 4 kilomètres autour de l’axe de la coulée, à 8 h 30. Les premières barrières empêchant les piétons d’approcher la zone d’atterrissage présumée de la coulée sont mises en place deux heures plus tard. Tandis que l’odeur de fumée devient omniprésente, le nombre de visiteurs ne cesse de croître au fil de la matinée. Les militaires du 2e RPIMA arrivent rapidement en renfort de la gendarmerie pour surveiller les lieux et s’assurer qu’aucun curieux ne tente de s’infiltrer. La Croix-Rouge est aussi présente. Elle interviendra pour quelques malaises et blessures légères. Le spectacle de cette langue de feu dévorant tout au long de son avancée la végétation, dans des crépitements et des explosions sourdes, fascine toujours autant le public, qui n’hésite pas à aller à la rencontre des coulées en s’engageant dans la forêt, grâce à des sentes connues des planteurs de vanille et des amateurs de goyaviers ! Plusieurs heures sont passées depuis la mise en place des barrières mais la lave reste invisible ! La foule parquée sur le bitume s’impatiente, difficilement contenue. Heureusement, vers 11 h, une voix jaillie d’un haut-parleur explique que la lave, plutôt pâteuse, ne progresse pas très vite car elle doit combler des dépressions dans le sous-bois et franchir un petit obstacle…
“Ils allaient faire péter les barrières”
La tension retombe. Rien de tel qu’une bonne explication. Dans le public, on semble apprécier. “Il fallait bien cela, sinon ils allaient faire péter les barrières”, confie un agent de l’Office national des forêts (ONF) qui évoque la concertation avec la gendarmerie à l’origine de cette initiative qui constitue vraisemblablement une première. Comme quoi il y a un début à tout…
Pour tromper l’ennui, les spectateurs placés au sud de la coulée menaçante ont la chance, eux, de pouvoir accéder à des coulées actives situées au-dessus de la route et qui ont depuis belle lurette recouvert la coulée du piton Madoré du 7 juillet 2001. Bravant la fournaise, chacun se presse pour se rapprocher des torrents de feu, parfois muni d’un bâton pour tenter de capturer un morceau de cette étrange braise pâteuse. Un cycliste s’aventure avec son vélo de course sous le bras, casque sur la tête…
Des dizaines de visiteurs admirent la beauté d’une sorte de lac de lave, formé sur une plate-forme naturelle, quand soudain une nouvelle coulée s’engage sur le chemin qu’ils ont emprunté quelques minutes plus tôt. Sous les yeux de deux gendarmes et de quelques militaires, la lave descend majestueusement devant la foule qui recule sans crainte. Un spectacle dont les piétons venus du Nord, bloqués au-delà du secteur neutralisé, ne peuvent hélas profiter.
“On dégage !”
A 15 h 12 exactement, les premiers centimètres de bitume sont avalés par la bave du volcan. Vingt minutes plus tard, le tapis de lave a traversé la route pour poursuivre sa lente course en direction de la côte. Entre-temps, d’intenses minutes se sont succédé, ponctuées par le craquement des arbres qui s’abattent, sectionnés à la base de leur tronc par la puissance extraordinaire de cette rivière rougeoyante. “On dégage ! Vous n’avez plus le temps, une autre coulée arrive dans votre dos !”, lance soudain au mégaphone un gendarme à la foule amassée derrière les barrières côté Saint-Philippe. La réaction ne se fait pas attendre : des centaines de personnes prennent la poudre d’escampette pour éviter d’être prises en étau par la lave. D’autres n’en démordent pas et remontent les anciennes coulées. La zone ne sera entièrement évacuée qu’en fin d’après-midi.
Les plus frustrés auront certainement été les spectateurs venus par l’Est. Après avoir laissé leur voiture à plusieurs kilomètres pour certains, compressés contre les barrières, à quelques dizaines de mètres de la lave sur la route, ils n’ont pu qu’assister de loin au déroulement des événements.
Deux mètres d’épaisseur
Incapables de résister plus longtemps, certains se lancent dans le sous-bois pour essayer de voir quelque chose. Des militaires du 2e RPIMa sont envoyés à leur tour dans la forêt à leur recherche… Pendant quelques instants, une jeune mère s’effondre en larmes : son fils s’est perdu ! L’enfant est retrouvé sain et sauf peu après…
La coulée s’étale en direction du public qui repousse les barrières. Finalement, les militaires lâchent du lest et laissent passer les visiteurs au compte-gouttes pour leur permettre à leur tour quelque images de la coulée. On leur confie l’appareil photo familial pour immortaliser cette journée inoubliable ! Ils s’offrent même à accompagner jusqu’à deux mètres du bitume en feu les bambins les plus timides, un par un. Au pied du volcan, l’improbable devient parfois réalité.
En fin de journée, la coulée de lave a atteint deux mètres d’épaisseur. Déjà, les responsables de l’ONF s’inquiètent du gros travail qui attend désormais ses agents, qui devront non seulement continuer à sécuriser les lieux, mais également les nettoyer, y compris en ramassant les détritus laissés par le public. Plus tard, l’office réalisera dans cette zone des sentiers de découvertes. Mais on n’en est pas là car maintenant, on pense déjà à la suite des événements : la lave est en chemin vers l’océan. Tel est du moins l’espoir des aficionados de cette fascinante course du feu.
Sébastien Laporte Photos Richel Ponapin, Tino et François Martel-Asselin




