ARTICLE DU 09/09/03
La délimitation de la plate-forme d’observation aménagée en surplomb de l’éruption était défaillante selon certains témoignages. Rarement respectée certes, la signalisation des sites éruptifs est en effet souvent mise à mal par les intempéries et les allées et venues des visiteurs eux-mêmes. Pour cette raison, elle devrait faire l’objet de soins vigilants et surtout constants.
Balisage et sensibilisation: beaucoup reste à faire

Une chose est sûre : dès l’ouverture de l’enclos mardi matin 26 août, à 6 h, la plupart des visiteurs ont en toute connaissance de cause et sans état d’âme dépassé les limites du belvédère délimité la veille par une équipe de l’ONF, pour mieux admirer le spectacle : il suffisait ensuite de parcourir deux cents mètres dans les gratons pour se rendre au pied des coulées.
Arraché par les marcheurs
Des centaines de personnes, au bas mot - témoignages et photos l’attestent - se sont engagées au-delà de la limite fixée, de jour puis de nuit ce mardi soir. Elle se sont frayé très simplement un chemin par dessus la fissure de l’éruption, contiguë à la plate-forme balisée, en serpentant quelques mètres à travers un petit rempart constitué d’un chaos de blocs, de scories et de projections, ponctué de hornitos. C’est en montant de nuit sur un de ces hornitos, doté d’une étroite ouverture à son sommet, que l’étudiant dionysien a été victime de la chute fatale.
Des photos prises au sol, mardi vers 17 h, puis aériennes, réalisées le mercredi en fin de matinée, moins de dix heures avant l’accident, montrent que le balisage de la plate-forme d’observation délimitée par l’ONF a été progressivement détérioré par le passage des visiteurs. Au niveau du couloir emprunté par les marcheurs pour franchir la fissure éruptive, on constate la disparition du ruban de chantier rouge et blanche, qui a en fait été arrachée. A la lueur de l’accident survenu quelques heures plus tard, ces mêmes marcheurs peuvent donc s’interroger sur les conséquences de leur comportement.
Mercredi soir, dans la confusion de la nuit (18 h 30), dans l’enthousiasme d’être parvenu à l’éruption, mouvements de foule aidant, qui s’est en effet réellement soucié du balisage ou de ce qu’il en restait à cet endroit ?
Il semble que même les panneaux de danger rédigés en trois langues, plantés dans le sol sur les pourtours de la plate-forme, n’auraient pas alors suffi à décourager le public d’avancer. L’affluence nocturne d’un public à la vigilance parfois émoussée par la fatigue due à la marche en terrain difficile dans l’obscurité (traversée d’une longue coulée ancienne en graton) n’a sans doute en rien arrangé la situation.
Alors que des dizaines de personnes descendaient en direction des coulées, le spectateur resté au belvédère, à distance respectable du cône éruptif, se sentait en sécurité. C’était sans compter le fameux hornito qui offrait un promontoire tentant, à quelques mètres de la zone sécurisée.
Le fait que le ruban de chantier utilisée pour baliser les limites à ne pas dépasser ait été simplement posé sur le sol, calé par des blocs de lave, a sans nul doute favorisé sa détérioration rapide par le passage incessant des visiteurs. Sans aller jusqu’à la pose de barrières (!) doublées de la présence de gendarmes (même la nuit ?), on ne peut s’empêcher d’estimer qu’une solution intermédiaire comme adoptée lors de l’éruption de 1998 (des rubans réfléchissants tendus à 1 mètre du sol entre des fers à béton faisant office de piquets) aurait été bienvenue. Mais, objecte-t-on à l’ONF, chargé du balisage, “au piton Kapor, les gens arrachaient les rubans et se servaient des piquets pour faire des grillades sur la coulée” … “De toute façon, le balisage ne décourage pas ceux qui veulent s’approcher”, ajoute un responsable. On le croit volontiers mais au moins les choses seraient-elles plus claires et, en tout état de cause, la nécessité d’une surveillance régulière de l’état du site semble s’imposer.
Un public peu sensibilisé
Par ailleurs, au-delà de la simple question du balisage des sites éruptifs, un effort de sensibilisation ne devrait-il pas être engagé concernant le volcan, pour combattre les prises de risques souvent liées à la simple méconnaissance de pièges insoupçonnés ?
Si les Réunionnais ont aujourd’hui bien intégré les risques cycloniques, le public des éruptions volcaniques, qui dépasse largement celui déjà averti du cercle des randonneurs, paraît beaucoup plus exposé.
Les incertitudes naturelles de la montagne doublées de la confrontation à un phénomène extraordinaire et à un terrain difficile, peuvent devenir redoutables en cas de concours de circonstances malheureux.
• Secours sur le site du volcan
Doutes et interrogations
L’absence de moyens de secours sur le site du volcan durant l’éruption constitue l’une des principales critiques émises par les témoins de l’accident d’Alexandre Thiault. N’est-ce pas oublier qu’une partie non négligeable de la population réunionnaise vit jusqu’à plusieurs dizaines de kilomètres de tout centre hospitalier voire du premier centre de secours, guère mieux lotie qu’un randonneur sur un sentier de montagne ?
La présence au pas de Bellecombe de secouristes équipés de matériel (une heure de marche jusqu’à l’éruption) n’aurait vraisemblablement en rien permis de sauver Alexandre Thiault. Sa chute dans un hornito, à moins d’une intervention immédiate, ne lui laissait aucune chance. Dans cette bouche volcanique en forme de petit cône (formé de scories soudées lorsqu’après avoir été projetés à faible hauteur, les fragments de lave s’agglomèrent en retombant autour du point d’émission), il régnait encore le soir de l’accident, quatre jours après l’arrêt de son fonctionnement, une température mesurée à 260°. En outre, le confinement ne permettait pas la dissipation des gaz suffocants du magma continuant à remonter du tréfonds de la fissure éruptive.
A supposer encore que le malheureux randonneur ait été capable, sans aucune aide, de se passer une corde à la taille, ses sauveteurs seraient-ils parvenus à le hisser à bout de bras hors d’une cavité profonde de 3,50 m et dont ils pouvaient craindre que les pourtours de l’ouverture s’effondrent ?
L’intervention de moyens héliportés était-elle possible ? Elle a été d’office écartée : ni la gendarmerie ni l’armée de l’air à La Réunion ne disposent de machines et d’équipages pour la navigation et le poser de nuit en zone montagneuse, sans même parler d’éventuelles opérations de treuillage. L’accident se serait-il produit en plein jour, la mise en route d’un équipage et le temps de vol depuis Saint-Denis rendaient de toute façon inopérante une intervention dans une telle situation d’urgence absolue.