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ARTICLE DU 09/09/03
L’accident fatal survenu à Alexandre Thiault continue de susciter de nombreuses réactions sous forme d’un courrier d’où ressort ce paradoxe : à la traditionnelle revendication des Réunionnais de pouvoir accéder librement à “leur” volcan s’ajoute désormais leur exigence d’une sécurité sans faille. Au nom du principe de précaution, ils exigent de pouvoir aller admirer une éruption en étant préservés de tout risque. Au-delà de la polémique, et en laissant le soin à l’enquête en cours de tirer toutes leçons utiles des faits, tentative d’explication.


Le volcan en toute liberté... et sécurité ?


Au comble de la douleur, ses proches veulent éclaircir les circonstances de la mort d’Alexandre Thiault, cet étudiant dionysien de 22 ans, victime le mercredi 27 août au soir d’une chute dans une cavité inaccessible et encore brûlante située sur la fissure de la dernière éruption. Ils pointent du doigt ce qu’ils considèrent comme une défaillance de l’autorité publique : sa responsabilité serait engagée, selon les propos tenus par le père de la victime, parce que n’auraient pas été prises les dispositions propres à sécuriser le site et à assurer l’efficacité d’éventuelles opérations de secours.
Domaine réservé, jusque dans les années 70, de quelques passionnés non dénués d’audace mais ayant fait leurs armes sous la houlette d’aînés chevronnés, les grands espaces sont aujourd’hui à la portée de tous. Chacun croit pouvoir se les approprier, comme en témoigne l’engouement pour la montagne.
D’où cette double exigence assez récente — et, à y bien regarder, paradoxale — de ces nouveaux utilisateurs de la montagne : pour la plupart citadins, vivant dans un monde de plus en plus organisé et policé, ils revendiquent une liberté de s’épanouir qui leur est refusée dans la vie quotidienne en même temps qu’ils ne conçoivent pas l’absence de prise en charge en cas de difficulté. Pis : ils se révèlent souvent inaptes à y faire face alors que la montagne est, par tradition, une école d’apprentissage de l’autonomie et de la responsabilité. Devenue activité de loisir de masse à la Réunion en particulier, la randonnée paye déjà la rançon de son succès : depuis quelques années, on ne compte plus les interdictions préventives d’accès aux sentiers. Quelques accidents sont passés par là, souvent dus en réalité à une méconnaissance du milieu, mais inacceptables aux yeux d’un public plus nombreux et toujours prêt à aller plus loin, plus haut et plus vite. Du coup, les quelques centaines d’opérations de secours annuelles, menées essentiellement aujourd’hui par le Peloton de gendarmerie de haute montagne, n’étonnent même plus : téléphone portable en poche, les randonneurs savent, parfois trop bien, qu’ils peuvent compter sur la fidèle Alouette III, ravalée au rang de camion-balai des cimes.

Pas une montagne comme les autres

Le volcan, encore objet de terreur jusqu’au milieu du XIXe siècle, s’est pour sa part presque tout autant banalisé que nos sentiers. Et depuis 1998, année noire pour le préfet de l’époque, confronté à une affluence ingérable après six années de repos du volcan, ça n’en finit plus : les éruptions se succèdent au rythme de deux à trois par an. Face à des fermetures systématiques de l’enclos prévues par le plan de secours spécialisé éruptions volcaniques, derrière laquelle il subodore un abus de pouvoir lorsqu’elles se prolongent, le public exige avec véhémence, et à juste titre parfois, le libre accès au spectacle des éruptions. Dans le même temps, il oublie sans doute trop vite, malgré les mises en garde, qu’un volcan actif n’est pas une montagne comme les autres. Aller admirer les coulées du piton de la Fournaise n’est pas anodin, insistent pourtant ses passionnés. Ce n’est pas le Journal de l’île qui les contredira : à chaque réveil du volcan, la publication de la carte d’accès à l’éruption, de la description du parcours, de conseils d’équipement, vient souligner le caractère particulier d’une randonnée vers un site éruptif. En dépit des apparences, on doit le considérer par principe comme une zone potentiellement dangereuse.
Sur la base de cette dernière assertion, est-il alors bien raisonnable d’ouvrir l’enclos au public en période d’éruption ?, s’interrogent certains. Une telle mesure ne constitue-t-elle une forme de prise en charge implicite de la sécurité des visiteurs ? On peut craindre que le souci excessif de sécurité, reproché jusqu’à récemment encore aux responsables de l’autorité publique, se soit transformé en piège : ouverture de l’enclos rimant avec levée du risque aux yeux des visiteurs, beaucoup, malgré les conseils répétés, se mettent en route la fleur au fusil. Or, une randonnée au volcan n’a rien à voir avec la cueillette des goyaviers au Colorado.

Une polémique inévitable

Néanmoins, en l’absence d’incident majeur, personne n’a une seule fois reproché à l’autorité préfectorale la réouverture de l’enclos ! Pas plus qu’elle n’a été interpellée sur l’absence de poste de secours au pas de Bellecombe au cours des éruptions de ces dernières années.
Quand bien même à un déploiement de moyens sans précédent lors des premières semaines de l’éruption de mars 1998 avait succédé l’absence totale de tout sauveteur durant la quasi-totalité du reste de l’éruption, jusque début octobre, sans incident. C’est seulement ces jours-ci, à la lumière d’un accident dramatique, que la revendication d’une prise en charge active de la sécurité des visiteurs s’est fait jour.
La polémique, sans préjuger d’éventuelles responsabilités, était donc prévisible, inévitable. Récusant toute fatalité, la société qui est la nôtre estime être en droit de se reposer sur l’obligation et la capacité présumée de la puissance publique de la prémunir contre les aléas naturels. Et tout événement malheureux déclenche une recherche des responsabilités. Mais qui serait capable, en l’espèce, de donner sa consistance à l’incontournable “principe de précaution” que l’administration aurait négligé dans le cas présent ? L’enquête en cours, dont on souhaite les conclusions rapides, nous éclairera sur le probable concours de circonstances à l’origine de l’accident dont a été victime Alexandre Thiault. Ses leçons s’imposeront à tous, administrations mais aussi simples citoyens, pour nous rappeler à nos devoirs respectifs et tenter d’améliorer ce qui peut l’être. Comment imaginer en effet, sous peine de paralysie de la vie sociale, qu’on puisse soumettre à un carcan de règles aveugles une activité telle que la randonnée, fût-ce au volcan, en raison du danger présumé ? A l’heure où l’on prône la responsabilisation de l’individu, il s’agirait d’un bel aveu d’échec.

François Martel-Asselin


• “L’accès à la montagne ne se décrète pas d’en haut”
La décision d’ouverture de l’enclos au public en période d’éruption incombe au préfet, qui en apprécie l’opportunité en fonction notamment des bulletins de l’observatoire volcanologique.
Toutefois, estimait Michel Barnier, ancien président du conseil général de Haute-Savoie, dans un entretien au Monde en 1999, “l’accès à la montagne ne se décrète pas d’en haut mais doit être l’affaire des élus locaux entourés des meilleurs techniciens, c’est-à-dire les guides, les pisteurs et les moniteurs”. Appréciation à adapter au contexte volcanique et tropical, bien entendu. Une véritable politique de concertation gagnerait à être enfin engagée à la Réunion. La mise en commun de compétences validées par une expérience du terrain permettrait de mieux identifier les dangers, d’optimiser les conditions d’accès aux sites éruptifs, souvent jugées frustrantes ou approximatives. On ne peut plus laisser les équipes de l’ONF improviser seules un balisage face à des phénomènes dont elles n’ont pas nécessairement les moyens de prendre toute la mesure.