ARTICLE DU 29/08/03
L’accident à l’origine de la mort d’un jeune étudiant de 22 ans, Alexandre Thiault, mercredi soir au volcan, va-t-il remettre en question les conditions d’accès au volcan en période d’éruption ? Non, a répondu dès hier matin le préfet, sans l’ombre d’une hésitation. L’ouverture de l’enclos, mardi, s’est faite en conciliant impératifs de sécurité et souhait populaire de pouvoir se rendre sur le site du piton Kapor, a-t-il affirmé en réponse à une nouvelle polémique naissante. La montagne, a-t-il notamment rappelé, est un milieu difficile où les comportements humains peuvent déboucher sur des drames.
Victime de sa passion
L’événement marque les esprits, assurément. Un mort au volcan, sur le site d’une éruption (Le Journal de l’île d’hier), cela ne s’était jamais vu, ou du moins nul ne peut apporter une certitude contraire (lire les “repères”). D’où sans doute la présence des plus hauts représentants de la justice, de la gendarmerie, du service départemental d’incendie et de secours, de l’Office national des forêts, de la protection civile, hier midi autour du préfet, pour un point sur le drame qui avait eu l’enclos pour théâtre, la veille au soir.
Précisant d’emblée que seul le résultat de l’enquête confiée à la gendarmerie permettra d’en tirer d’éventuelles leçons, Gonthier Friederici rappelle que le piton de la Fournaise “est un site attirant pour l’ensemble des Réunionnais, mais non dépourvu de risques”. Pour autant, ajoute-t-il aussitôt : “Les éléments de sécurité ne doivent pas les priver de leur volcan”. Précision ô combien utile pour devancer toute accusation de “confiscation”, régulièrement reprochée par la presse et dans ses pages consacrées au courrier des lecteurs, au ton parfois virulent…
Dans des conditions satisfaisantes
Jacques Trouvilliez, responsable de l’Office national de forêts, chargé du sentier tracé vers l’éruption, aborde l’aspect technique de l’accès au site, en cohérence avec la philosophie préfectorale : “Nous avons balisé le parcours lundi matin pour amener les visiteurs dans des conditions satisfaisantes à l’éruption. C’est-à-dire permettant d’assurer la sécurité du public et de donner quelque chose à voir”. Et de rappeler que l’observatoire volcanologique, chargé de conseiller les autorités en la matière, avait prescrit d’aménager le belvédère d’observation marquant le terminus du sentier en surplomb de la zone d’activité, à une distance raisonnable du nouveau cône voisin du piton Kapor : “La plate-forme a été délimitée en amont, dans une zone dépourvue de danger par rapport à l’éruption : sans risque d’être atteinte par des coulées ou des projections, mais permettant d’observer le spectacle, indique alors le préfet. Car si c’est trop loin, on est tenté de continuer. Or, ce n’était pas le cas”. Alors pourquoi l’accident est-il arrivé : sans aucun doute possible, la victime “s’est engagée bien au-delà des limites”, intervient le colonel Bertrand Belondrade, à la tête de la gendarmerie à la Réunion. Elle n’était d’ailleurs pas la seule et qui, parmi les visiteurs du volcan, n’a pas franchi les tresses de chantier striées de rouge et blanc pour approcher les coulées visibles à deux cents mètres en contrebas et à l’est du cône en activité ? Or, il y avait cette fameuse fissure située à droite du belvédère aménagé. Longue de plusieurs centaines de mètres, elle s’est ouverte vendredi soir dernier à 23 h 30, crachant de la lave pendant quelque heures avant que l’activité se concentre sur son point le plus bas, comme d’habitude. Ourlée d’un tapis de fines projections, cette longue plaie restée béante sur la pente du volcan, au tracé incertain, est un chaos de roches soudées, instables et surtout fragiles, qui forme un petit rempart parcouru par une crevasse franchissable au moyen de ponts naturels constitués d’empilement de scories, de projections, de blocs effondrés, venus boucher spontanément la fissure ouverte sur les entrailles de la Terre.
“Un peu plus dangereux”
Photos et reportages filmés montrent que de très nombreux visiteurs ont franchi cette limite, pour mieux voir l’éruption. Un journaliste lance au préfet : “Quels sont les moyens mis en œuvre en vue du respect de la réglementation ?” Le préfet : “Il n’y a pas de gendarmes le long des balisages et je n’en mettrai pas”. Et le préfet de revenir sur la fameuse grille qui barre l’accès du pas de Bellecombe : “Si je l’ai installée, c’est justement pour ne pas avoir à poster des hommes plusieurs jours de suite dans des conditions difficiles. Et si certains la franchissent, je considère qu’ils le font en pleine connaissance des risques encourus”. Devant l’insistance de l’auteur de la question, visiblement agacé, Gonthier Friederici, poursuit ironique : “Vous savez, sur les routes, il y a des pointillés et des lignes blanches continues : imaginez-vous mettre un gendarme derrière chacune ? C’est irréaliste”. Un degré au-dessus, un autre journaliste enchaîne, s’étonnant que l’enclos ait été ouvert… Pour le préfet, “le portail de l’enclos a pour vocation d’être en position ouverte. Nous ne le fermons que quand la sécurité l’exige” ndlr : en cas d’éruption imminente et au début des éruptions. Le procureur François Muguet, rappelant qu’une enquête préliminaire a été ouverte immédiatement, ajoute : “Le problème de l’ouverture ou de la fermeture de l’enclos semble, pour le moment au moins, sans importance”. Pour Gonthier Friederici, en tout cas, “cet accident nous démontre qu’il y a un risque, que nous ne serons jamais assez attentifs et précis sur les dispositifs”. “Ce drame va faire qu’on va considérer le volcan comme un peu plus dangereux”, analyse-t-il, “mais à sa juste mesure”, espère-t-il en concluant : “En tout cas, je ne suis pas prêt à transformer une porte ouverte en une porte fermée”.
• Depuis la fin brutale de l’éruption, mercredi soir, à 21 h 52 (notre édition d’hier), aucun signe n’a été enregistré par l’observatoire volcanologique du piton de la Fournaise.
L’activité a pris fin en quelques secondes, “comme si on avait coupé un robinet”, pour reprendre l’expression de Thomas Staudacher, son directeur.
De telles fins d’éruptions très brutales ont déjà été observées ces dernières années, sans qu’on puisse les expliquer de manière totalement satisfaisante. Elles sont survenues à chaque fois alors que le niveau d’activité était particulièrement élevé.
François Martel-Asselin Document Antenne Réunion
• Avril 2001 : une disparition jamais élucidée
Le soir du dimanche 1er avril 2001, le piton Tourkal, sur le flanc est du volcan, est en éruption lorsque Laurent Fortin, un infirmier de 28 ans, est aperçu pour la dernière fois par ses amis. Souhaitant prolonger son séjour sur le site, le jeune métropolitain les laisse repartir vers le pas de Bellecombe, leur indiquant qu’il rentrera pas ses propres moyens. Le mercredi suivant, sans nouvelles du jeune homme qui vivait seul et devait rentrer définitivement en métropole, la personne qui l’hébergeait donne l’alerte mais trois jours se sont déjà écoulés. Toutes les recherches menées tant sur le site de l’éruption, où les fissures sont minutieusement examinées, que sur les pentes et les environs du volcan resteront vaines. Nul ne sait ce qu’il advenu de Laurent Fortin, un témoignage pouvant toutefois laisser penser qu’il aurait été victime d’un accident ou d’une défaillance en tentant de descendre vers le littoral, entreprise particulièrement éprouvante pour une personne seule, non entraînée, et ne connaissant pas le massif du volcan. Il est quasiment impossible de repérer un corps ou une personne immobilisée dans la végétation des pentes du piton de la Fournaise.