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ARTICLE DU 28/08/03
Depuis mars 1998 et l’éruption du piton Kapor, jamais le volcan n’avait offert aux Réunionnais un spectacle aussi grandiose et facile d’accès. Résultat, au pas de Bellecombe, ils se sont pressés pour admirer le tableau depuis mardi matin, réouverture de l’enclos au public. Autant dire que l’arrêt brutal de l’éruption, hier soir, a surpris tout le monde !


Un pèlerinage au volcan


C’est un flot ininterrompu de lumières blanches. Des dizaines de voitures, tous phares allumés, qui serpentent le long de la route forestière du volcan. Pour eux, le spectacle est terminé. Retour à la case. Avec des rêves en rouge plein la tête. 23 h 30, entre Bourg-Murat et le pas de Bellecombe, le panache de fumée orangé s’élève dans le lointain. A son éclat dans le ciel étoilé, on n’ose à peine imaginer le spectacle qui se déroule là-bas. Les kilomètres passent, les minutes s’égrènent lentement. Interminables. On souhaiterait presque arrêter les véhicules qui circulent à contresens. Leur poser la question : “C’est comment ?”.

Descente aux flambeaux
Ce mardi soir, ils sont des centaines, peut-être même plus d’un millier à avoir fait le déplacement. Sur la piste qui traverse la Plaine-des-Sables, le feu croisé soulève des nuages de poussière. Ça bouchonne par endroit. A l’approche du parking, le jeu consiste à se faufiler entre les voitures garées sur le bas-côté. Et à espérer trouver une place un peu plus loin. Le constat est rapide : la Fournaise affiche complet.
Depuis mardi matin, ouverture de l’enclos par la préfecture et balisage d’un sentier par l’Office national des forêts, c’est ainsi. Randonneurs du dimanche ou spécialistes des éruptions de la Fournaise se sont passés le mot : “Tous au pas de Bellecombe”.
En admirant le panorama depuis le belvédère, on comprend immédiatement pourquoi. Au loin sur la gauche, une étrange verrue rougeoyante projette dans la nuit des paquets de lave incandescente à plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Dans le ciel, des milliers d’étoiles. En contrebas, formée par les lampes des marcheurs, une immense guirlande de lumière qu’on pourrait prendre pour une descente aux flambeaux. Le pèlerinage de la Fournaise bat son plein. Féerique. Les mots ont du mal à monter au cerveau. Alors on presse le pas.

Mise à mort

Les 400 marches du pas de Bellecombe sont vite englouties. Sur le parcours, les spectateurs qui remontent de l’enclos par vagues entières observent un silence quasi religieux.
Une demi-heure de marche sur les dalles de lave, puis les premiers gratons. Les chevilles sont à l’épreuve, le soufre colle à la salive, la roche craque sous la semelle. Peu à peu, on perçoit les grondements sourds du piton qui crache sans discontinuer sa lave en fusion. Certains blocs catapultés dans les airs avec une violence inouïe paraissent vouloir tutoyer le ciel.
Ce ne sont plus de simples projections mais des geysers de feu qui dévorent peu à peu le Kapor. Le cône né de l’éruption de 1998 paraît soudain chétif. Bien incapable en tout cas de résister aux assauts de son frère jumeau.
Au terme du sentier balisé, il suffit de remonter à droite sur quelques centaines de mètres pour contourner le nouveau piton et atteindre un petit belvédère. “90% du spectacle se trouve là-bas”, avait prévenu un marcheur rencontré quelques mètres plus bas. Difficile de le contredire. Regard béat, bouche bée, il sont encore ici des dizaines, répartis par petits groupes, assis sur les gratons, à dévorer des yeux l’impensable tableau : une gueule béante vomissant des bouillons de lave, des rivières et des cascades de feu, une lumière presque éblouissante, une chaleur étouffante. Et ce bruit, tempétueux, omniprésent, qui rappelle étrangement celui d’une vague déferlant sur les galets.
Il est 3 heures. Bercés par cette assourdissante mélodie, certains passeront la nuit sur les flancs du volcan. Avant d’assister au petit matin à une inoubliable rencontre : celle du soleil et du feu.

Jean-Benoît Beven Bunford