Je suis né dans une bourgade dans le Poitou où mon père était médecin de campagne et je suis allé à la communale où je préférais courir les champs avec les copains et dénicher les nids etc. J'allais chez le forgeron, le voir forger, l'aider à forger etc. Et puis donc j'étais pas un champion de la lecture à cette époque-là et puis mes parents m'ont un jour traîné dans une conférence de Paul-Émile Victor où j'ai été un peu passionné je dois dire, où on m'a acheté ce livre Apoutsiak, et j'avais quoi une dizaine d'années et ça a été un déclic pour la lecture et en même temps pour, je dirais un peu, l'aventure d'une certaine façon. Donc j'ai rêvé de faire un peu d'aventure. Alors évidemment il y a eu d'autres livres de Paul Emile Victor, Frison Roche et bien d'autres et puis finalement plus tard il y eu les rendez-vous du diable et quelques autres auparavant de Tazieff qui m'a permis de m'intéresser davantage à la volcanologie, voilà.
La volcanologie c'est une science pluridisciplinaire. Ça va de la phénoménologie, l'exemple le plus typique c'est Tazieff d'abord et c'est Maurice Kraft par exemple. Et puis il y a les autres aspects de la volcanologie moins connus, la géochimie donc l'étude aussi bien des gaz que des roches dans leur composition chimique, la géologie qui permet de faire toute la cartographie des massifs volcaniques et la géophysique qui permet d'étudier les phénomènes éruptifs avec tous les différents paramètres donc on installe des "chosesmètres" comme on dit, des sismomètres, inclinomètres, etc..., sur les volcans pour étudier leur fonctionnement. Alors moi je serais plutôt dans cette dernière catégorie bien que, bien que comme tous il y a le côté esthétique du volcan qui me passionne, bien entendu également. Particulièrement l'aspect esthétique des éruptions de volcans basaltiques avec de belles coulées de lave rouge, c'est un phénomène absolument prenant, on peut rester des heures et des heures au bord d'une coulée de lave.
Dès l'année 66-67, Tazieff et Marinelli professeur à Pise ont monté une expédition franco-américaine pour étudier le rift Afar. On était à l'époque au tout début de la tectonique des plaques donc on voulait voir ce qu'était un rif, et la naissance d'un rift, et quel volcanisme était mis en place au droit de ce rift. Et donc on a fait cette expédition dans la dépression Danakil ça a été toute une aventure.
La dépression Danakil c'est quelque chose qui est située dans la corne de l'Afrique. L'Afar est donc situé entre les hauts plateaux éthiopiens à l'ouest et puis la plaque arabique à l'est, limitée ici par les Alpes Danakil . Donc cette fracture, cette grande fracture est l'origine d'un nouvel océan et c'est ce que nous allions étudier et explorer. Alors pendant notre expédition en Afar, Xavier Le Pichon avec des collègues américains ont publié un papier sur le renouvellement des fonds océaniques et sur la tectonique des plaques globale et j'ai été contacté pour la partie disons purement volcanologique, pour participer à une expédition franco-américaine.
Les français et les américains ont joint tous leurs efforts avec les submersibles, dont les petits sous-marins qui peuvent plonger. Il en existait que 3 à l'époque. Nous sommes donc partis vérifier sur la ride médio-atlantique, donc au sud sud-ouest des Azores, en plein dans la zone d'ouverture, de cassure de l'écorce terrestre, si la théorie était valable et voir si on a du magmatisme frais et comment se fait ce renouvellement des plaques océaniques. Donc c'était en fait pour moi la suite de l'Afar.
Bon en Afar on ne savait pas très très bien, c'était vraiment le tout tout début et Famous c'est pour aller vérifier la véracité de la théorie de la tectonique des plaques. C'était vraiment une aventure, parce que c'était la première grande expédition avec des moyens semblables avec des submersibles. On descendait entre 2500 mètres et 3000 mètres de profondeur, même un peu plus 3000 mètres 3100 mètres, je crois le plus profond. Donc c'était vraiment une expédition absolument fantastique. La première plongée a montré que réellement c'est bien là où se créent les nouveaux planchers océaniques au fur et à mesure. On a découvert qu'effectivement, au droit de cette zone, on a d'une part des fissures qui sont orientées dans l'axe de la ride et d'autre part du volcanisme absolument récent, tout à fait semblable à celui qu'on avait découvert en Afar. Et puis on a évidemment prélevé des tas d'échantillons dont cet échantillon-ci, qui peut représenter un magma plus ou moins originel qui est une picrite, donc une roche riche en olivine, on voit bien les olivines là-dessus. Elle a été ramassée à 2500 ou un peu plus de mètres sur la ride au fond de l'eau. On voit d'ailleurs bien qu'elle est originaire du fond de l'eau puisqu'elle a une partie vitreuse qu'elle s'est mise en place dans l'eau, et on a pu la comparer, on peut la comparer à une roche qui a été prise en Afar, donc à 10 000 km à l'est, avec une composition un peu semblable. Quelques différences d'abord parce que celle-ci n'a pas de partie vitreuse, la partie aérienne était celle-ci, mais on voit qu'on a des olivines du même genre que dans l'autre. En plus dans celle-ci on a davantage de bulles puisque la pression était bien inférieure, bien entendu. Et donc toutes, ces deux roches sont... on peut considérer que ce sont des échantillons, une représentation du magma originel, qui a donné lieu aux chaînes volcaniques, l'une aérienne en Afar, l'autre sous-marine dans la rift atlantique. Donc l'Afar était bien une ride également océanique mais elle, exondée.
Alors ici on a un échantillon, originaire de Famous bien sûr, toujours. La caractéristique c'est cette partie vitreuse qui est due à la trempe sous l'eau à 2500 mètres de profondeur. Et la différence avec cet échantillon, cet échantillon qui vient de la Réunion à 10000 km, la trempe dans l'air est différente, mais l'intérêt de ces échantillons c'est surtout l'autre face. Alors on voit ici dans ces 2 échantillons, ces petites stalactites qui montrent qu'il y a eu un vide rempli par du gaz qui a réchauffé et fondu la roche dans un cas comme dans l'autre. Et donc jusqu'à maintenant on ne savait pas qu'il pouvait y avoir des tunnels de lave sous-marins.
Après ses grandes missions, Jean-Louis Cheminée est nommé en 1976 directeur des Observatoires Volcanologiques Français.
Jean-Louis Cheminée :
Ces observatoires ont un double intérêt. C'est d'une part de surveiller... les volcans, enregistrer les précurseurs, etc. Pour bien comprendre le fonctionnement d'un volcan il faut faire des études sur ces mécanismes éruptifs. Et tout cela arrive par internet pratiquement en temps réel. Bon on prend ici un exemple, c'est celui de la dernière éruption au Piton de la Fournaise. Nous avons ici à l'écran ce qui était enregistré à l'observatoire. Autour de minuit, on observe une augmentation importante des séismes pour finalement au bout d'une heure avoir cette agitation permanente qu'on appelle un trémor. Et à partir du moment ou le trémor arrive sur cet écran, ça veut dire que la lave arrive en surface. Donc on peut dire que l'éruption a commencé ici. Quelques semaines après, l'éruption s'est arrêtée brutalement et on a pu la suivre exactement en direct puisqu’on avait ceci. Donc en pleine échelle, ceci représente 15 minutes de gauche à droite. Et comme on peut le voir le trémor diminue très très vite en quelques minutes, au total je dirais une dizaine de minutes pour arriver finalement à un bruit de fond pratiquement plat. Et ça c'est une première. Généralement il faut compter une journée ou deux journées pour un arrêt progressif, mais là rien. En l'espace de 10 minutes tout s'arrête.
Alors les géologues... disons au sens large, raisonnent un peu différemment, par rapport à l'homme de la rue où c'est l'heure... l'unité de temps, et nous c'est le million d'années. De sorte que ce sont des choses complètement différentes. Et quand on parle d'une éruption qui a eu lieu récemment, ça peut être 1000 ans, mais 1000 ans c'est aujourd'hui. C'était vrai quand on a observé le fond la ride durant Famous, les roches les plus jeunes qu'on ait datées avaient 1000 ans, mais 1000 ans pour nous c'est aujourd'hui. Et puis l'espace, l'espace et bien.... si on prend un caillou, un petit caillou comme ça par rapport à la terre ça paraît rien, or un caillou comme ça, raconte l'histoire interne de la terre. Il a voyagé dans le manteau, avant de donner les roches qui vont former tous les fonds océaniques. Alors un de mes regrets c'est évidemment de ne pas être ici présent lorsque toute cette partie de l'Afrique sera séparée et qu'on aura un nouvel océan. Et d'autre part d'aller sur Mars, mais là c'est un autre problème, encore personne n'y est allé et j'espère bien qu'un jour ou l'autre quelqu'un ira étudier les volcans sur Mars. Mais physiquement et "de visu "et non pas uniquement par observation satellitaire.
Emission Archimede sur ARTE du 5/6/2001
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