ARTICLE DU 02/12/02
La route à 23 h 05 samedi soir, l’océan hier matin à 4 h 55 : les laves échappées du piton Guanyin ont créé l’événement tout au long du week-end en en prenant de court plus d’un.
LES COULÉES ATTEIGNENT LA MER DIMANCHE MATIN À 4H55
La mer en feu

Des coups de sifflet stridents courent sur les laves figées du Madoré. Guanyin a pris tout le monde de court, y compris les gendarmes. Les épaisses coulées de lave échappées du piton laissaient supposer qu’elles atteindraient vraisemblablement la route et peut-être la mer mais personne n’imaginait que les événements se précipiteraient ainsi.
La divinité chinoise déjoue tous les pronostics et c’est dans la précipitation que les gendarmes font évacuer les curieux, nombreux à vouloir profiter du spectacle et qui ont colonisé les coulées figées du piton Madoré.
Dans combien de temps la lave atteindra-t-elle la route ? Une heure, une demi-heure ? La question est sur toutes les lèvres et la plus grande incertitude règne. Incertitude et inquiétude car plusieurs centaines de voitures sont garées entre la coulée du Madoré et la décharge du Grand Brûlé et que l’on craint à ce moment-là que la nationale soit coupée en deux endroits … emprisonnant véhicules et spectateurs entre deux rubans de feu !
’Un fleuve d’or liquide
Finalement, à 23 h 05, Guanyin tranche. Les premiers blocs rougeoyants tombent sur la chaussée, non à 400 m au sud de la borne Hubert-Delisle comme annoncé dans un premier temps mais plutôt à 250 m. Le “piton chinois” a soigné sa prestation. Ils sont plusieurs centaines sur la route elle-même et juchés sur les coulées du Madoré à écarquiller les yeux. Très vite, la rivière de lave se transforme en un véritable fleuve d’or liquide qui avale avidement la végétation. Il repousse ses berges en direction de ce qui subsiste de la borne Hubert-Delisle, avalant panneaux de signalisation, arbres et même pour finir un poteau téléphonique. Curieusement, on a l’impression que le front de coulée avance en suivant la route. Illusion. En fait, la coulée prend ses marques. Guanyin se ligue avec les gendarmes pour discipliner la foule. Les bouffées de chaleur qu’il exhale sont suffisamment dissuasives pour que le public recule d’instinct.
Le spectacle est dantesque dans la nuit noire. Sous la poussée de la lave, les filaos ploient avant de céder dans un craquement douloureux. Un manguier fait de la résistance. Ses branches hautes se sont enflammées mais le tronc cerné par la lave tient bon. Emporté sur le fleuve de feu, un arbre avance comme paré de guirlandes de Noël.
D’heure en heure, la pièce de théâtre jouée par Guanyin se renouvelle. Vaincu par la fatigue, le public se clairsème. Le piton chinois multiplie les effets pour seulement une poignée de fanatiques. Dans les premières lueurs de l’aube, la coulée s’est installée et visiblement dans la durée. Le débit est puissant, soutenu. Guanyin a de toute évidence décidé de prendre un bain.
A 4 h 55, témoigne le cinéaste Alain Gérente, présent en bord de mer, et comme le confirme très vite un énorme panache de vapeur et de gaz, les laves ont bel et bien atteint la mer. Seuls quelques pêcheurs et photographes seront les premiers témoins de ce mariage de l’eau et du feu.
Geysers de vapeur
Mais, la tentation est trop grande d’aller y voir de plus près. Sur la route, on se met à la recherche d’un hypothétique sentier de pêcheur pour rallier la côte. De guerre lasse, certains se lancent dans les coulées figées en aval de la route puis plongent dans la végétation. Galabert et vigne marronne sont au menu du parcours dans une ambiance de serre chaude. Epuisés on débouche en lisière de la falaise pour trouver d’autres pisteurs de coulées plus astucieux qui, eux, ont déniché un sentier de pêcheur.
Parties de 1 600 m d’altitude, les laves de Guanyin se jettent dans la mer par une cascade impressionnante. Les matériaux en fusion ont déjà construit une belle plate-forme noyée dans une brume chaude. Lorsque le vent tourne, on aperçoit des geysers de vapeur. Petit à petit, la coulée grignote la falaise, bousculant les filaos avant que les blocs en fusion ne se précipitent dans le vide.
William, habitant de Bois-Blanc, est une fois de plus aux premières loges. Depuis 1977 et l’éruption de Piton Sainte-Rose, il n’en a manqué aucune. Régulièrement, il se rend au chevet du piton de la Fournaise lorsque les humeurs du volcan se limitent à la partie haute de l’enclos. “Elles sont toutes plus belles les unes que les autres, confie-t-il. Je rentre à la maison faire cuire le cari et je reviendrai cet après-midi. Malheureusement, à chaque fois, j’ai manqué la traversée de la route. C’est dommage qu’ils ferment l’enclos”.
Guanyin a maintenant pris ses quartiers. Souvenir de ses épanchements, une fine poussière et des embruns recouvre d’une couche collante tous les véhicules garés dans l’environnement immédiat qui la ramèneront en souvenir. Mais, le piton chinois est du genre boulimique. Dans l’après-midi de dimanche une langue de lave menace de couper la route au nord de la coulée déjà établie. La pièce de théâtre va-t-elle se jouer en plusieurs actes ?
-------------------
Coulées à la mer : cinq seulement au XXe siècle
Phénomènes relativement fréquents aux XVIIIe et XIXe siècles (près d’une quinzaine par siècle), les coulées qui ont atteint la mer au siècle dernier ne sont qu’au nombre de cinq (1931, 1943 et 1961 dans l’enclos ; hors enclos : 1977 à Piton Sainte-Rose et 1986 à Saint-Philippe).
En dépit de l’accélération des événements en ce début du XXIe siècle (deux éruptions à la mer en janvier et novembre 2002), le phénomène reste donc aux yeux du public un fait hors du commun et qui marque durablement les esprits. A noter que, régulièrement, des coulées atteignent ou presque (mars 1998), voire traversent la route (janvier 1976, juillet 2001), sans pour autant atteindre l’océan…
Reportage : François Martel Asselin Alain Dupuis

