ARTICLE DU 02/12/02
Hier, en milieu de journée, quelque 150 personnes seulement avaient fait le déplacement, côté Nord, pour assister au plus fabuleux des spectacles de plein air. Un petit côté kermesse qui n’empêche pas les élans de poésie. Démonstration.
CÔTÉ NORD, QUELQUE 150 SPECTATEURS EN cours DE JOURNÉE…
Et au milieu coule une rivière de lave

Juchée sur un monticule de gratons, la jeune femme observe avec attention le torrent de lave qui, à moins d’une cinquantaine de mètres, se déverse sous ses yeux. Au gré du vent, des bouffées d’une intense chaleur viennent lui dévorer le visage. Sans provoquer chez elle la moindre réaction. Loin, bien plus loin, au-delà de ces vagues successives de roche en fusion, il y a de nouveau la terre ferme. Un autre monde, plus au sud, où les yeux d’une autre jeune femme ont sans doute, eux aussi, définitivement viré au rouge. Un autre monde. Et cette curieuse impression de voir la Réunion coupée en deux par une gigantesque lame de feu… “C’est ce genre de spectacle qui m’inspire l’idée qu’il faut être fier de son pays. Parce que c’est unique, indescriptible. Mais quand on voit la force avec laquelle la nature peut s’exprimer, il faut aussi être fier d’être en vie.” Comme ceux du ciel, les caprices de la Terre sont imprévisibles. Et Jacques se sent l’âme d’un poète. Venu de Saint-Denis en compagnie de son fils, Nicolas, il ne se lasse pas, comme à chaque coulée, de voir “la nature reprendre ses droits”. Et tant pis pour cette langue de bitume qu’il faudra prochainement rafistoler.
“SENTIR LA MONTAGNE DICTER SA LOI”
La jeune femme est descendue de son perchoir. Une autre prend sa place. Tout autour, les spectateurs arrivent par vagues successives. Hier, en milieu de journée, ils étaient quelque 150 à avoir fait le déplacement. Avec un binôme de gendarmes pour assurer leur sécurité : “Les gens sont raisonnables, indique l’un d’eux. Ils sont suffisamment adultes pour ne pas trop s’approcher de la coulée. En revanche, on surveille de près la bordure. Le risque est qu’elle crève à un endroit et que la lave s’en échappe.”
A 13 h 45, un autre danger est signalé par l’hélicoptère qui vient d’effectuer un survol : à environ 500 mètres de la RN2, plus en hauteur, un nouveau bras s’est formé. S’il poursuit sa progression - “à la vitesse d’un homme qui marche”, précise le gendarme - il faudra en partie évacuer la zone. Fausse alerte. Quelques dizaines de minutes plus tard, la coulée rebelle s’est finalement résorbée.
“Impressionnant, fantastique.” C’est la toute première fois que Lubenne assiste “en direct live” à l’éruption du volcan. Touché par l’émotion, il cherche un peu ses mots pour décrire le tableau qu’il contemple. Jusqu’au moment où la bonne formule s’impose : “Y’a pas de mots pour décrire ça.” En revanche, il s’étonne de voir aussi peu de monde autour de lui : “Peut-être que les gens préfèrent venir de nuit.” Ce qui, hier, aura effectivement été le cas.
“C’est vrai que c’est plus beau la nuit, estime Nadeige. Mais de jour, on distingue mieux les détails tout autour, le contraste avec la nature environnante. Et puis, regardez : au niveau du volcan, les nuages font ressortir de manière merveilleuse le rouge de la lave.” Venue de Saint-André, Nadeige est une passionnée. Chaque coulée est pour elle l’occasion de “sentir la montagne dicter sa loi”. Diable. Danielle, originaire de Saint-Paul, se déplace elle aussi à chaque fois que le volcan fait des siennes. “La première fois, c’était en 1977. Je me souviens, j’étais avec mes parents. C’était plus impressionnant parce que la coulée avait touché des habitations.” Ainsi donc, les caprices du Piton de la Fournaise pourraient être autrement plus dangereux qu’un simple spectacle sur écran géant. Pas sûr que tous les spectateurs présents en soient toujours conscients…
Bertrand Duchet

