ARTICLE DU 01/12/02
Depuis deux semaines, la chlorophylle menait une lutte perdue d’avance contre le feu dans les pentes du Grand-Brûlé. Les laves échappées du piton Guanyin grignotaient des pans entiers de forêt. Atteindraient-elles la route nationale ? se demandait-on encore hier après-midi. Les spéculations allaient bon train mais, en début de soirée, la situation s’est accélérée Les coulées ont brusquement accéléré et ont atteint la route nationale 2 à 23 h 05 hier soir sous les yeux de plusieurs centaines de spectateurs.
La lave dévore la forêt, puis la route

Dès que l’on aborde les premières maisons de Bois-Blanc, flotte dans l’air une odeur de bois brûlé. Même si la journée, les lueurs des coulées n’éclairent pas le ciel, on est rassuré : le spectacle continue dans le Grand-Brûlé. Confirmation en abordant les rampes descendant dans l’enclos. De multiples langues de lave orangées sont toujours accrochées aux pentes. Les fronts de coulée qui depuis plusieurs jours maintenant ont atteint la végétation allument régulièrement des incendies.
A la Vierge au Parasol, ils ne sont que quelques-uns à scruter les Grandes Pentes. Le nombre de curieux ne cesse d’augmenter au fur et à mesure que l’on approche de la coulée la plus au Sud du piton Madoré qui, depuis le début de l’éruption du “piton Chinois” — c’est ainsi que beaucoup désignent le piton Guanyin ! — s’est imposée comme le belvédère d’observation privilégié.
Les voitures s’alignent en rangs serrés de part et d’autre. Etrangement, les camions bars n’ont toujours pas élu domicile mais un vendeur de pêches fait des affaires en or.
Comme au théâtre, les spectateurs s’étagent. Il y a ceux qui ne quittent pas le bitume, observant depuis la route le cône qui crache ses fontaines de lave quand il ne se dissimule pas dans les nuages et les coulées accrochées aux pentes. Un étage au-dessus, on trouve ceux qui se hasardent prudemment sur les gratons de la coulée du Madoré de juillet 2001.
Public à tous les étages
Et ainsi de suite, au fur et à mesure que l’on prend de l’altitude, chaque cassé abrite un petit groupe fasciné par le spectacle. Les plus téméraires, ceux qui vont le plus loin, ne sont pas les mieux équipés. Traînant parfois de jeunes enfants sur ce terrain particulièrement difficile, mal chaussés, sans eau, vouloir en prendre plein la vue leur fait oublier les règles de prudence élémentaires.
Il est vrai qu’il y a de quoi se laisser tenter. Même si les coulées sont encore relativement éloignées de la route, elles ont bien progressé vers la côte.
Le tableau comporte deux volets. Assez loin sur la gauche plusieurs fronts progressent visiblement bien alimentés. Sur la droite, plus accessibles, les coulées récentes flirtent avec celles figées du Madoré.
A intervalles réguliers, elles mettent le feu à la forêt. De sourdes explosions se font entendre : le méthane dégagé par la végétation emprisonné se volatilise brutalement, des feux follets flottent sur les coulées. Par moment, les choses s’accélèrent semant un vent de panique dans les rangs des spectateurs. Ainsi tout un coup, un rideau d’arbres s’embrase comme des allumettes, faisant partir comme une volée de moineaux les curieux. Ce quidam en savates deux doigts va littéralement voler sur les gratons pour échapper au danger heureusement imaginaire.
Plus haut, nous ne sommes plus que quelques-uns à profiter d’une prestation de toute beauté. D’épaisses langues de lave s’étendent comme des tapis aux couleurs chatoyantes. Des oiseaux affolés tournent au dessus d’un lambeau de végétation qui commence à s’enflammer. Les coulées, au débit monstrueux, s’étalent en offrant des fronts de plusieurs dizaines de mètres de largeur qui mettent à profit la moindre déclivité pour progresser un peu plus vers le littoral. Alors que le soir tombe, elles accélèrent soudainement, provoquant le reflux des spectateurs en vagues successives tandis qu’une longue file de voitures commence seulement à affluer vers le Grand-Brûlé. La nuit s’annonce longue et brûlante. En effet, une coulée coupe la route à 23 h 05 sous les yeux de centaines de spectateurs fascinés. La question était maintenant de savoir si cette coulée allait atteindre la mer, comme au mois de janvier dernier…
Reportage : F. Martel-Asselin, Alain Dupuis Photos Serge Gélabert




Serge Gélabert dans les Grandes pentes
En hélicoptère, bien sûr, comme en témoignent les nombreuses photos dans ces pages, mais aussi à pied, c’est ainsi que Serge Gélabert parcourt le piton de la Fournaise. Dernière aventure en date du photographe : sa descente le long des coulées du piton Guanyin, dimanche dernier, entre le cône en éruption, à 1 600 mètres d’altitude, et la route nationale. Un petit exploit qui lui a laissé de nombreuses ampoules et quelques bleus. Ceux qui connaissent le volcan dans son intimité apprécieront. Et les spectateurs installés dans le Grand-Brûlé face au mur des Grandes pentes - près de 40° d’inclinaison dans certains passages ! - que dévalent les coulées actuelles se demanderont dans quelle galère Serge Gélabert est allé ce mettre. Et il y est donc parvenu : après avoir quitté le cône vers 17 h 30, il a atterri sur la RN 2 vers 1 h du matin avec son équipe de fidèles. Hier soir, il a survolé le Grand-Brûlé : “Fabuleux”, a-t-il lâché au retour, avant de prendre la route pour ne pas louper le passage de la lave sur la route.