ARTICLE DU 20/11/2002
Depuis lundi après-midi, une grille métallique ferme l’enclos du piton de la Fournaise. L’arrêté préfectoral d’interdiction d’accès au public, pris samedi matin, dès l’annonce de l’imminence de l’éruption en cours, s’impose désormais à tous.
Le volcan mis sous clé

Son installation, entreprise à la mi-avril dernier et rendue publique par la presse, avait été suspendue par crainte d’un tollé, l’administration reconnaissant un manque de communication sur ce sujet brûlant. Sept mois plus tard, le projet a été mené à son terme, en pleine éruption, mais alors que le public a les yeux tournés vers les coulées du Grand-Brûlé. Une porte fermera désormais le volcan à chaque alerte volcanique et tant qu’auront cours les arrêtés de fermeture de l’enclos du piton de la Fournaise. Il ne s’agit après tout, déclare-t-on en substance du côté de la préfecture, que de matérialiser une interdiction d’accès existante, sans remettre en cause la présence des gendarmes, dont la mission de prévention et de sécurité reste entière.
Victime de son succès
Personne, dans les différentes administrations concernées, ne semble se souvenir de l’origine de ce projet de barrière physique, dont chacun assure qu’il n’est pas véritablement nouveau. Si certains désignent le préfet Robert Pommiès (qui avait géré l’éruption de mars 1998 avec une prudence restée dans toutes les mémoires), d’autres assurent que la direction de la gendarmerie aurait insisté, jusqu’à avoir gain de cause, sur la pénibilité (bien réelle, il faut le reconnaître) de la surveillance du pas de Bellecombe : sans doute nos interlocuteurs ont-ils raison les uns et les autres. La polémique sur la “confiscation” du volcan risque néanmoins de resurgir de plus belle. Si le débat n’est pas nouveau, ses enjeux méritent d’être rappelés. Partant d’une fréquentation quasi-nulle du site il y a quarante ans (la route a été achevée à la fin des années 60), le piton de la Fournaise est devenu aujourd’hui un pôle d’attraction touristique majeur. Le volcan, victime de son succès, attire des publics très variés, souvent peu au fait pas tant du risque volcanique lui-même que des impératifs de sécurité à respecter en montagne, en particulier en terrain difficile.
Hormis l’interdiction d’accès édictée en cas d’éruption imminente, aux premières heures des éruptions, en cas de “situation particulière” (activité sismique, mauvais temps persistant…), justifiée donc par une incertitude réelle sur la situation, reste le problème des interdictions d’accès prolongées, trop prolongées au goût de certains : promeneurs du dimanche venus en T-shirt-savates ou randonneurs expérimentés ravalés au même rang, tout le monde est puni et privé de dessert. Impossible en effet, jure la préfecture, de décider qui est capable ou non d’accéder à une éruption et surtout, 24 heures sur 24, de vérifier l’équipement des prétendants au volcan. Inutile de dire que ce genre de mesure reste en travers de la gorge des professionnels de la montagne (accompagnateurs), des habitués locaux ou venus tout exprès de l’extérieur (dont certains passent à la préfecture pour décrocher une autorisation, comme on peut le faire à l’Etna), sans parler d’une frange “avertie” du grand public, habituée à randonner de manière responsable.
Un espace de liberté
En privé, des fonctionnaires de base voire des cadres des administrations concernées (préfecture, ONF, gendarmerie entre autres), ne dissimulent d’ailleurs pas leur embarras, conscients d’une certaine injustice et regrettant parfois “l’extrémisme” de certaines mesures. Fort d’un idéal de “la montagne, espace de liberté” mais soucieux de la sécurité publique — à une époque où la recherche des responsabilités en cas d’accident est devenue un sport facile — ils avouent ne pas avoir la tâche facile tout en réfutant par avance le reproche selon lequel ils ouvriraient simplement leur parapluie.
Si ce grand amoureux du volcan, Jacques Lougnon, railleur, en réponse à un préfet d’il y a une trentaine d’années, préconisait de “grillager la plage de Boucan-Canot pour éviter les risques de noyade”, nous nous contenterons aujourd’hui de rappeler que les coulées du volcan n’ont jamais tué. En 1998, même après le départ des gendarmes du pas de Bellecombe, l’affluence de plusieurs dizaines de milliers de visiteurs pendant plusieurs mois sur le site de l’éruption du piton Kapor n’a été à l’origine d’aucun incident sérieux.
Par ailleurs, si la réalité du danger est parfois réelle, les interdictions d’accès prolongées et une porte risquent de seulement masquer la réalité de certains comportements. Les gendarmes des PGHM descendent chaque été des dizaines de morts des sommets des Alpes sans pour autant qu’on songe à interdire les courses en montagne.
Les partenaires du secteur du tourisme (CTR, Maison de la montagne…) seraient bien inspirés de réfléchir à une communication en direction du public sur ce thème en liaison avec l’administration préfectorale, ce qui rendrait des interdictions d’accès limitées compréhensibles et acceptables.
François Martel-Asselin