ARTICLE DU 18/11/2002
Combien étaient-ils ? Impossible à dire, des milliers probablement. Dès samedi soir, la RN2 a été envahie par
les promeneurs venus admirer la rivière de lave dévalant les pentes du volcan. Une nuit blanche sur fond rouge. Magique. Inoubliable. Certains — dont le Journal de l’île — ont passé la nuit sur place avant d’être relayés au petit matin par une foule de plus en plus nombreuse. Ils étaient encore hier soir des centaines à savourer
le spectacle.
Les coulées à 1,7 km de la RN 2

Samedi, 21 h 30, sur la route de Sainte-Suzanne. Elle est là, immense et mystérieuse, perchée sur les hauteurs. Au début, on pense à un projecteur de discothèque. Un incendie. Mais non. Tête collée sur le pare-brise, la lueur rouge paraît grossir, envahir le ciel. A hauteur de Saint-Benoît, plus aucun doute : la Fournaise est en feu et illumine la nuit à des kilomètres à la ronde. Quelle bonne idée d’avoir éteint la télé ce soir…
Au vu des premières files de voitures qui se forment en approchant de Sainte-Rose, on sait qu’on ne sera pas seul à assister au spectacle. L’excitation monte. Rester concentré sur la route. Pour l’instant, ça roule fluide et plutôt tranquille. Et puis soudain, un coup de frein brutal dans un virage. Les yeux s’écarquillent, bouche entre ouverte : à quelques kilomètres devant nous, une rivière de feu dévale les pentes du volcan. Vite, se garer. Sur le bord de la route, quelques badauds sont déjà en position, jumelles à la main et appareil photo en bandoulière. “Oh là, là… Tu vois comment ça crache là haut !”. “Et là, il n’y a pas deux fissures ?”. “Oui, oui, j’en vois deux moi aussi. C’est superbe”. “Mais alors, c’est pour ça qu’il y avait autant d’hélicoptères cette après-midi”. Un touriste qui mitraille au téléobjectif : “Tu sais chérie, j’adore la belote mais j’aime encore mieux ça”.
“Au moins 5 000 personnes”
Encore quelques photos souvenirs et tout le monde plie bagage. Direction le Grand Brûlé, lieu de ralliement des spectateurs. Sur le site de la Vierge au Parasol, ils sont déjà nombreux à s’être arrêtés, admirant de loin la coulée de lave. Au fil des derniers kilomètres, le flot de voitures devient de plus en plus dense. Pare-chocs contre pare-chocs, l’approche vers la coulée de janvier 2001 se fait au ralenti. Puis à l’arrêt.
“Mais c’est à qui cette voiture ?”, “Non, pas-là, vous voyez bien que vous gênez tout le monde”. Lampe torche à la main, un gendarme s’évertue à faire la circulation. “Le bordel ? Y’a au moins 5 000 personnes ce soir et on n’est que quatre”, soupire-t-il.
23 h, la RN2 s’est transformée en rue piétonne. Les premiers spectateurs arrivés en début de soirée repartent vers leurs voitures, sourire béat aux lèvres et la tête pleine de rêve. Les autres s’empressent de grimper sur l’ancienne coulée, pressés de savourer à leur tour le spectacle. Une fois sur les gratons, la foule est étrangement silencieuse. On chuchote pour ne pas troubler la sérénité du moment. Et puis comment trouver les mots…
“On ne s’en lasse pas”
En haut des Grandes pentes, deux fontaines de lave crachent en permanence d’immenses paquets de roche en fusion. Au dessus de chacune d’elles, deux fines colonnes de fumée s’élèvent dans le ciel étoilé. La nuit est peinte en rouge. En contrebas, une longue rivière de feu dévale le volcan, rectiligne d’abord puis dessinant d’étranges arabesques. Assis sur les gratons tranchants, fasciné par le tableau surréaliste, chacun y va de son petit commentaire. “Regarde, ça fait comme une fusée. Elle est immense celle-là”. “Et là, c’est coupé en deux. C’était pas coupé en deux tout à l’heure ?”. “La vache, ça donne là-haut ! Regarde comme c’est beau”. “C’est bizarre, avant c’était en forme de boule et maintenant on dirait une flèche”.
Les rires et les cris de joie fusent de partout. Jeunes, moins jeunes, en famille ou en groupe, chacun savoure l’instant. Beaucoup ont déjà vu ce genre de spectacle. Personne ne s’en lasse. Et seul quelques marmailles fatigués osent avancer l’idée de rentrer à la maison. Kim-Hoa (11 ans) aurait au contraire plutôt envie de monter “un peu plus haut vers la coulée”. Henri et Anne temporisent : “On est bien ici”. Caméscope et appareil photo en main, la petite famille dionysienne est arrivée depuis une heure sur l’ancienne coulée. “On a appris la nouvelle à la radio en rentrant de la plage, expliquent-ils. Le temps de passer prendre des pulls à la maison et on est venus immédiatement. On avait déjà vu l’éruption du piton Madore mais on ne s’en lasse pas. C’est toujours aussi beau”. Leur copain bordelais, Jean-Cyrille, en prend lui aussi plein les yeux : “C’est sûr, ça fait un joli souvenir de vacances, dit-il. Le seul truc c’est que je ne sais pas si je la verrai traverser la route. Je repars demain en métropole”.
“Une nuit fantastique”
Voir la coulée traverser la route, tous en parlent. Mais à 3 heures du matin, la lave est encore loin, à 4 ou 5 kilomètres peut-être de la RN2. Le grand plongeon dans la mer ne sera pas pour cette nuit.
Sur les Grandes pentes, les fontaines de lave continuent de vomir des gerbes incandescentes à des dizaines de mètres de hauteur. Derrière, on mitraille dans tous les sens en espérant graver sur la pellicule un peu de la magie du moment. Malgré le vent frais et la fatigue, ils sont encore nombreux sur les gratons. Mal installés. Et finalement si bien.
Au petit matin, ce sont les mêmes que l’on retrouve, la mine déconfie et le sourire aux lèvres. Après tout, un levé de soleil sur une éruption volcanique, ça vaut bien une petite fatigue. “On a été gâté, une nuit fantastique”, s’enthousiasme Jean-Pierre avant de monter dans sa voiture et de regagner enfin son lit douillet. 5 h 30. Dans le ciel, le ballet des hélicoptères vient de commencer. Et déjà les premiers curieux arrivent par la route.
Tout au long de la journée, ils seront des milliers à venir dans l’enclos pour profiter à leur tour du spectacle. Les plus motivés tenteront même d’approcher la coulée avant d’être invités à rebrousser chemin par l’Alouette bleue de la gendarmerie. Hier soir, plusieurs centaines de personnes se préparaient à passer une nouvelle nuit rouge sur le site du Grand Brûlé.
Jean-Benoît Beven Bunford



