Retour...

ARTICLE DU 17/11/2002
Si la seconde éruption de l’année a été mitraillée du ciel sous toutes les coutures dans la journée d’hier, seule une équipe du Journal de l’île s’est rendue à pied sur le site. Trois fissures se sont ouvertes entre 1 775 m et 1 630 m d’altitude. Nous avons approché les coulées au terme d’un parcours sur un terrain extrêmement chaotique qui peut faire craindre une interdiction prolongée d’accès à l’enclos.

Le volcan s’est réveillé à 4h33 hier matin

Trois éruptions en une


Observatoire volcanologique à Bourg-Murat, samedi 3 h du matin. La lumière qui brille derrière les fenêtres toute la nuit traduit une situation de crise. Le Piton de la Fournaise s’est semble-t-il décidé à entrer en éruption. Thomas Staudacher, directeur de l’observatoire, Philippe Kowalski, directeur technique et Frédéric, électronicien-informaticien qui a donné l’alerte vendredi à 23 h 36, heure du début de la crise, sont sur le pont.
Sur une table s’empilent les listings crachés par les sismographes. A tour de rôle, les trois scientifiques se penchent sur les feuillets rayés de zébrures rouges correspondant à chaque séisme. La lave sortira-t-elle ou non cette nuit ? L’observatoire en est persuadé et a averti à 1 h du matin la préfecture qui active la phase d’alerte 1 (éruption imminente) déclenchant la fermeture de l’accès à l’enclos depuis le Pas de Bellecombe. A chaque séisme plus important, l’enregistreur couine. Et puis soudain à 4 h 33 du matin, la sismicité laisse la place au trémor, preuve que la lave est sortie. Mais, où donc ?
Thomas Staudacher essaie de savoir si les gendarmes installés au Pas de Bellecombe aperçoivent un panache de fumée. Rien de ce côté. Les caméras installées au Piton de Partage et au Piton de Bert n’enregistrent que les premières lueurs orangées de l’aube avec le Piton de la Fournaise en ombre chinoise.

Montrer patte blanche

Sans aucun retour d’information depuis le terrain, l’équipe de l’observatoire, sur la base des éléments recueillis par les appareils enregistreurs, tranche pour une éruption sur le flanc est du Piton de la Fournaise, peut-être à proximité de la station du flanc est. Sur la route du volcan, un véhicule de la gendarmerie invite les voitures à rebrousser chemin. Au Pas de Bellecombe, deux gendarmes montent la garde sur le parking. Il faut montrer patte blanche pour descendre dans l’enclos. Mais, le filet n’est pas étanche. Non prévenu, le gîte du volcan n’a pas répercuté l’alerte sur ses pensionnaires et, à 5 h du matin, deux jeunes filles se sont mises en route pour la traditionnelle randonnée du tour des cratères avant de rebrousser chemin sur injonction du mégaphone de l’Alouette III de la gendarmerie (voir par ailleurs).
Partir d’accord, mais dans quelle direction : l’est ou l’ouest ? Réflexion faite, ce sera le flanc est via le Kapor, un grand souvenir pour tous les amoureux du volcan.
Dès les premiers pas au pied du Pas de Bellecombe, contre-ordre. La première reconnaissance menée à 6 h du matin par l’Alouette 3 de la gendarmerie situe l’éruption à proximité du cratère Chateau-Fort. Cap à l’ouest donc.
L’ancien balisage mis en place pour les nombreuses éruptions sur le flanc est n’a pas pris une ride. Le sentier damé par le passage de milliers de curieux se coule entre les cônes. Une inquiétude tout de même : toujours aucune vapeur, aucun panache de fumée dans le ciel. Seul indice rassurant, dans la direction présumée de l’éruption, les premiers hélicoptères commencent à bourdonner. Deux heures et quinze minutes de marche depuis le Pas de Bellecombe et bien plus loin que le cratère Château-Fort, elle est là devant nous sans s’être annoncée par la moindre projection.
L’éruption a bel et bien commencé. La première fissure qui se présente devant nous s’est ouverte à 1 775 m d’altitude, comme en fait foi notre altimètre étalonné avant le départ, au pas de Bellecombe, beaucoup plus bas donc que les éruptions précédentes dans le même secteur. Pas de fontaines spectaculaires mais la lave s’échappe tout de même à gros bouillons avant de s’étaler dans le sens de la pente. Sous nos pieds le sol vibre rythmé par les pulsations venues des entrailles du volcan. Des gerbes de projection orangées s’envolent vers le ciel avec en toile de fond le Nez Coupé du Tremblet. Le spectacle n’est peut être pas à la hauteur des prestations données par le Piton de la Fournaise mais il est tout de même d’une grande beauté.

Accès difficile

Mais, le volcan joue cette fois sur trois tableaux en même temps. Pour accéder à la seconde scène, parcours chaotique dans les gratons coupant comme des rasoirs. Une progression difficile totalement hors piste qui use les jambes.
La deuxième fissure, à 1 700 m d’altitude, offre une prestation différente.
Toujours pas de fontaines, mais la rivière de lave échappée de la fissure supérieure vient recouvrir l’une des fissures inférieures et les projections percent à intervalles réguliers le tapis aux allures de crème brûlée. Difficile d’échapper à la tentation d’aller jeter un coup d’œil à la troisième fissure toujours plus bas à 1 630 m d’altitude. Elle présente une curiosité, une bouche à feu rougeoyante à l’existence éphèmère.
Mais il est temps de songer au retour. Pour regagner le Pas de Bellecombe, pas d’autre solution que de rallier le balisage de secours. Quarante minutes d’une ascension harassante dans les gratons qui se dérobent sous les pieds ou les tunnels de lave qui s’effondrent.
Nos pérégrinations sur les différentes coulées nous ont fait dériver vers l’est. Il nous faut donc rentrer par le flanc est via la station installée par l’observatoire et le Kapor. Quatre heures d’une marche pénible et épuisante, après une nuit blanche, sur un sol de pierraille au terme de laquelle le Pas de Bellecombe fait figure d’oasis en dépit de ses marches dures à avaler. Un nuage bleuté a envahi toute la partie ouest de l’enclos. Après avoir joué les timides à l’aube, l’éruption s’affiche.
Cette seconde éruption de l’année ne se livrera pas facilement aux curieux à moins qu’ils ne viennent l’observer vue du ciel.
En raison de la situation géographique du site des éruptions, il sera difficile d’aménager des itinéraires d’approche au-delà du balisage de secours qui fait le tour du volcan vers 1 900 mètres d’altitude le plus souvent, les fissures éruptives se situant très en contrebas pour deux d’entre elles.
Le spectacle est-il condamné à se dérouler à huis clos ? La préfecture devra apporter une réponse à cette question dans les prochains jours.

Reportage : François Martel Asselin — Alain Dupuis, Photos : Frédéric Laï-Yu








Privées de Piton

Leila et Carine se souviendront longtemps de leur excursion au Piton de la Fournaise. Ces deux parisiennes en vacances pour trois semaines dans notre île après avoir inscrit à leur programme de découvertes, le Piton des Neiges, Salazie et Mafate ne voulaient à aucun prix manquer le tour des cratères.
Vendredi soir, elles dorment au gîte. Elles préviennent le gardien qu’elles ne prendront pas de petit-déjeuner souhaitant descendre très tôt dans l’enclos. Le gardien n’ayant pas été prévenu du déclenchement de l’alerte, ne peut les informer que le Pas de Bellecombe est fermé.
Parties du gîte par le sentier qui rejoint directement le Pas de Bellecombe sans passer par le parking, Leila et Carine échappent au filtrage des gendarmes. L’absence de pancarte “enclos interdit” fait qu’elles entament la descente en toute bonne foi. Les marches avalées, le Formica Leo doublé, elles entament d’un bon pas la traversée de l’enclos, prélude à l’ascension du Piton de la Fournaise.
Elles n’iront pas très loin. Une voix tombée du ciel leur ordonne de rebrousser chemin. L’Alouette III de la gendarmerie et son puissant mégaphone ne leur laissent pas le choix. Croisées dans la remontée du Pas de Bellecombe, Leila et Carine nous ont confié leur déception. “On se faisait une telle joie de découvrir le Piton de la Fournaise”. Ce sera pour une autre fois. En attendant, Leila et Carine iront admirer les coulées depuis la RN 2 dans le Grand Brûlé.