ARTICLE DU 08/01/02
Depuis dimanche, on joue au gendarme et au randonneur au bord du rempart. Le sentier est interdit, mais les candidats au départ restent nombreux. Certains fraudeurs se sont fait siffler, d'autres ont réussi à passer. Difficile de ne pas envier les quelques-uns qui se sont fabriqués de jolis souvenirs en allant bivouaquer au-dessus de l'éruption. Malgré le barrage des forces de l'ordre, une trentaine de personnes a passé la nuit au Nez coupé de Sainte-Rose. Au retour, aucun ne semblait rongé par le remords. Les petits plaisirs volés à l'arraché ont un goût inimitable.
Quelques spectateurs ont bravé les interdits pour voir l'éruption
Randonnées clandestines au-dessus des laves

Dimanche à 13 heures, un barrage de gendarmerie interdisait à quiconque de s'engager sur le sentier qui mène au piton de Partage et au Nez coupé de Sainte-Rose. Trois heures plus tard, les hommes du PGHM jouaient les Saint-Bernard en ramenant gentiment vers le pas de Bellecombe tous les randonneurs encore en chemin. La montagne était déserte.
Mais à la nuit tombée, en jouant à cache-cache avec les gardiens du barrage, plusieurs petits groupes se sont engagés sur le sentier. Pas de ruses de sioux : ils ont juste éteint les lampes et pris les sentiers de traverse. "Pour leur propre sécurité, c'est idiot, grommelait un gendarme de Saint-Pierre en faction hier matin. Que se passera-t-il si la situation se complique ? On ne sait pas combien de personnes sont là-haut et combien on aurait à en secourir." En effet, il y a toujours des séismes, et donc un risque à se promener dans le secteur du Nez Coupé.
Manifestement cette menace n'a fait qu'ajouter au plaisir des chapardeurs de souvenirs. Le gendarme n'a pourtant pas la main sur le carnet à contraventions : "Ce n'est pas notre but de relever des infractions. On doit dissuader les gens d'avancer. Au besoin, on rattrape ceux qui essaient de contourner le barrage." Mais l'entrée du sentier n'a pas été transformée en ligne Maginot.
La preuve. "On est partis à 2 heures du matin de Saint Denis. On a commencé à marcher vers 4 heures", raconte Nickie. Avec sa fille Florie, toutes deux bien vêtues et correctement équipées, elles ont décidé de tenter le coup malgré le couvre-feu à leur arrivée au pas de Bellecombe. Elles affirment être passées sans problème, par les petits chemins. Arrivées au Nez coupé peu après le lever du soleil, elles assurent : "Il y avait un monde fou là-haut. Le promontoire au sommet n'est pas bien grand, et il y avait plus de vingt personnes. On restait tous debout. Si on s'assoit, l'éruption est hors de vue." Mais à ce prix, le plaisir était garanti : "On voyait très nettement les deux fontaines de lave. Et la lumière du matin sur la plaine des Osmondes et la grande coulée de lave qui descend au travers. À certains moments, de nouvelles coulées sortaient des tunnels de lave, comme si elles butaient sur quelque chose. Elles jaillissaient. Vraiment fabuleux."
TOUTE LA NUIT LÀ-HAUT
Nickie se souvient aussi des couleurs du panache de fumée, qui se teintait de rouge, de bleu, de la vue sur la mer. Florie l'assure : "C'est mieux que la dernière fois : en 1998, on était allés voir l'éruption du Kapor. Il a plu, il faisait froid et on n'a rien vu. Cette fois, je peux dire que j'ai assisté à une éruption !". Toutes deux reconnaissent toutefois avoir mis un peu plus de deux heures pour rentrer du sommet et que la balade, ajoutée au manque de sommeil, les laissait bien fatiguées ... mais ravies.
Mais certains ont fait mieux et sont restés toute la nuit au Nez coupé. Reihnard et Inge, deux touristes allemands, se sont glissés dans un groupe d'une dizaine de personnes en partance pour ce sommet du bout du rempart. Ils sont partis dimanche vers 22 heures, sans savoir - assurent-ils - que l'interdiction était en vigueur. Bien guidés sans doute, ils n'ont même pas croisé les voitures des gendarmes. Ils racontent en français les heures heureuses qu'ils ont passées là-haut : "Il y avait une excellente ambiance. Tout le monde s'entraidait, se prêtait des lampes de poche. Il y avait un enfant de sept ans dans le groupe. Les gens se relayaient pour le porter", raconte Reinhard. Arrivés là-haut, ils sont restés béats devant la scène qui se jouait sous leur yeux. "À certains moments, les fontaines étaient plus puissantes. La lave débordait des cratères. Nous avons fait des dizaines de photos." Ont-ils quand même piqué un petit somme ? "Non, personne n'a dormi cette nuit. On avait autre chose à faire."
Et au petit matin, Reinhard et Inge ont pris leur temps, ils ont laissé partir les autres et sont restés un petit moment, seuls au sommet du Nez coupé de Sainte-Rose. Dans une scène de film, à ce moment-là, ils se seraient donné la main.
LE PAS DE BELLECOMBE DÉSERTÉ PAR LES TOURISTES
"Moins de monde qu'un lundi normal"
L'information a semble-t-il bien circulé. Le sentier du piton du Partage restant toujours interdit au public, le site du pas de Bellecombe a été déserté hier par les visiteurs. Au-delà du débat que ne manque pas de susciter ce genre de mesures, certains promeneurs se sont tout de même aventurés sur le site. Beaucoup sont repartis déçus. Pourtant, d'autres ne cachaient pas leur satisfaction. Eux pourront au moins dire en rentrant : "On y était !".
Midi au Pas de Bellecombe. Le parking habituellement saturé de voitures est étrangement vide. A peine quelques badauds se promènent sur le site et observent, intrigués, l'enclos du piton de la Fournaise interdit au public. A quelques mètres de là, un ruban de chantier et les véhicules de la gendarmerie barrent l'accès au sentier du piton de Partage qui mène au Nez coupé de Sainte-Rose, point d'observation privilégié de l'éruption. "Stop messieurs ! Il ne faut pas y aller." Le gendarme de faction interpelle un groupe de curieux. On parlemente un peu. "C'est juste pour un petit coup d'œil", avance timidement un des jeunes. Rien n'y fait. Le gendarme reste de marbre. Et les jeunes doivent rebrousser chemin, déçus mais pas vraiment surpris.
La décision prise par la préfecture d'interdire, à partir de dimanche après-midi, le seul sentier qui permet de voir l'éruption, a visiblement été largement relayée. Devant le barrage, Anne et Didier, en vacances sur l'île, ne sont d'ailleurs pas surpris. "On a appris hier soir à la télévision que le site était fermé", indique la jeune femme. Mais cela ne les a pas empêchés de venir sur le volcan. "Ça fait dix ans qu'on ne l'avait pas vu, explique le couple. On voulait le montrer à notre fils Léo. Et puis ça fait quand même quelque chose de venir marcher ici pendant une éruption".
Bob sur la tête, lunettes de soleil et appareil photo à la main, Jan, originaire des Etats-Unis, ne cache pas non plus son plaisir. "On ne voit pas grand-chose, mais on prend ce qu'on a", commente-t-il, philosophe, dans un français approximatif. Enthousisate Jan ? "Naturellement !, lance le géographe américain. Je n'ai jamais vu un événement de la sorte. Chez moi, en Virginie de l'Ouest, il n'y a pas de volcan". Alors, même si le professeur d'université n'a pas pu voir grand-chose du spectacle, il n'est pas près d'oublier son passage à la Réunion. "Je voulais être ici aujourd'hui, simplement pour voir. Et puis j'ai des photos de moi prises dans l'enclos la semaine dernière. Je pourrais comme cela dire à mes étudiants que j'y étais".
Compromis difficile
Jan se contentera donc de ce rapide passage sur le bord de l'enclos. Pas question pour lui de tenter l'aventure au-delà du barrage. "C'est normal de fermer l'accès au public. Il faut bien protéger les gens", commente-t-il, compréhensif.
Aux dires d'Yves Picard, gérant du relais touristique de Bellecombe, l'avis de l'Américain n'est pas partagé par tous. "Beaucoup de gens sont déçus, observe-t-il. Pour la plupart, c'est une occasion unique de vivre la seule éruption volcanique de leur vie. Mais en raison de l'interdiction préfectorale, il y a moins de monde aujourd'hui qu'un lundi normal. Et ceux qui sont venus repartent sans avoir rien vu". A quelques pas de là, sous la tente du PC des pompiers, on aurait plutôt tendance à se féliciter de cette faible fréquentation touristique. Frédéric, l'un des quatre pompiers en poste, se rappelle encore douloureusement du brancardage d'une personne blessée dans l'enclos lors de la dernière éruption. "Il nous avait fallu cinq à six heures pour la remonter", raconte le sauveteur. Autant dire qu'ici, on préférerait que le sentier reste fermé aussi longtemps que possible. Une mesure qui permettrait d'éviter ce genre d'intervention "trop souvent dues à des promeneurs imprudents et mal équipés", insiste le commandant Duverger.
Difficile en fait de trouver un compromis entre les mesures de sécurité nécessaires et l'engouement naturel du public pour ce genre d'événements. Joan, elle, ne se pose pas trop de questions à ce sujet. Venue avec sa fille en espérant voir "quelque chose de plus spectaculaire", cette visiteuse anglaise reste imperturbable. "N'essayez pas de me faire dire que je suis folle de rage", sourit-elle. Les deux promeneuses se sont bien demandé hier matin s'il fallait tenter le coup ou pas et passer outre l'interdiction. "Nous avons eu une grande discussion ce matin à ce sujet. Mais que voulez-vous, nous sommes bêtes et disciplinés. C'est notre côté anglais", plaisante Joan. Vous avez dit "so british" ?
Philippe Petit / J-B.B.B.




TROIS TENTES AU COIN DU FEU...
Comme à chaque éruption, une poignée de passionnés dûment accrédités se sont glissés au fond de l'enclos dès les premières heures de l'éruption. Les trois tentes installées à une distance respectable des fontaines de lave ont été remarquées par les randonneurs clandestins qui ont passé la nuit de dimanche à lundi au Nez coupé de Sainte-Rose. Cinéastes, photographes, écrivains, ils ont fait une moisson d'images que l'on verra au fil des jours et des mois ressortir sous forme de posters, d'illustrations pour magazines et livres de photographies. Lourdement chargés - les appareils photo pèsent leur poids et ils comptaient tous sortir de l'enclos par la voie des airs - ils ont gravi les dernières marches de l'escalier du Pas de Bellecombe à toute petite vitesse. La nuit blanche passée, le nez collé au viseur, y était aussi pour quelque chose à cette grosse fatigue finale.
C'est avec l'expérience des vieux arpenteurs de volcans qu'ils commentent le spectacle. Le sac chargé à bloc, aussi plein que celui de son assistant porteur, le photographe Serge Leplège rentre avec de bonnes images : "Il y a eu en début de soirée une augmentation de l'activité. Les fontaines étaient puissantes et la lumière impeccable." Jean-Luc Allègre, photographe également, a vu quelques phénomènes rares : "De gros blocs ont par moments bloqué l'écoulement de la lave, et l'on a vu de beaux débordements." Nous avons pu contourner les fontaines actives et voir les foyers depuis l'autre côté. C'était également très beau." Pour en juger, il faudra attendre les prochaines publications des uns et des autres.