ARTICLE DU 10/07/2001
Ils habitent Saint-Joseph ou Saint-Philippe. Leurs activités les amenaient à régulièrement emprunter la route du Grand-Brûlé. Et les voilà contraints d'opérer la grande boucle pour rejoindre la côte Est. Ils, ce sont les élus, les agriculteurs sans oublier les chauffeurs de bus et de cachalots. Nous avons rencontré quelques-uns d'entre eux.
Saint-Philippe : Les oubliés de la coulées
Otages de la coulée

C'était un beau jour de 1852. Le gouverneur Hubert-Delisle inaugurait en grande pompe la jonction routière des deux villages, limite des arrondissements au vent et sous le vent. Autrement dit des communes de Saint-Philippe et de Sainte-Rose. Moins d'un siècle et demi plus tard, la stèle érigée ce jour-là disparaît.
LES ADEPTES DE LA ROUTE DU GRAND-BRÛLÉ
La coulée de lave vient en quatre minutes de replier les riverains du Sud sauvage et de l'Est vers leurs chefs-lieux de prédilection : Saint-Pierre et Saint-Denis. "Saint-Philippe a de toute façon toujours regardé vers la capitale du Sud", tempère le maire Hugues Salvan assis à son bureau de directeur d'école. "Ce qui ne signifie pas que nous ne soyons pas affectés", dit-il aussitôt.
Car la route du Grand-Brûlé avait ses adeptes. Avec les chauffeurs de cachalots qui s'apprêtaient à entamer leurs rotations vers l'usine de Beaufonds. Jacques Renault en fait partie. Pour ce père de famille, les 32 kilomètres franchis en une demi-heure se sont du jour au lendemain transformés en un trajet de 120 kilomètres. A parcourir en deux heures trente: "Mon patron a dû ramener de trois à deux les rotations quotidiennes. Ce qui n'empêchera pas la fatigue et les frais de gazole supplémentaires d'être au rendez-vous", regrette-t-il. Une véritable scoumoune si l'on sait que la campagne sucrière débute dans quelques jours : "En 1986, la coulée n'avait pas posé de problèmes. Elle était survenue en mars et la route était réparée pour la coupe", raconte-t-il. Laisser la lave refroidir, étudier la configuration du site, les délais impartis à la Dde pour tracer une route provisoire ne coïncide pas non plus avec l'emploi du temps des élus : "Je me rends mercredi à la commission permanente du conseil général, explique Hugues Salvan. Et je vais devoir emprunter la route du littoral avec tous les embouteillages que ça implique",
dit-il.
Et l'on pourrait étendre la liste aux citoyens désirant se rendre à la préfecture, aux voyageurs prenant l'avion à Gillot sans oublier certains employés de la Coopérative des producteurs de porcs (Cppr) résidant à Saint-Philippe : "Ma demande d'avance de congés n'y a rien fait. Dès aujourd'hui, j'ai dû passer par la route des Plaines pour rendre visite aux élevages", explique Renauld Maillot, chauffeur identificateur chargé de la zone Est à la Cppr. Des chauffeurs qui n'ont décidément pas de chance. Les lignes Saint-Pierre / Saint-André des sociétés de transport Evotrans et Stoi font désormais demi-tour au Tremblet. Jean-Hugues Grondin, employé chez Charles Express (Evotrans) prend cela avec philosophie : "J'assure la ligne depuis quatorze ans. Et la première année, nous avions été bloqués de la même manière. C'est juste dommage pour les gens qui se rendaient dans l'Est pour leur semaine de travail", estime-t-il en montrant les nouveaux horaires sur un polycopié.
Dernières personnes pénalisées par la coulée, certains agriculteurs dont le carreau de vanille se trouvait à proximité de la coulée. Pour la modique somme de 400 francs par hectare et par an payés à l'Onf, ces derniers entretenaient un champ souvent synonyme d'appoint à la fin du mois : "Nous sommes à la période de la récolte et le coup de chaud provoqué par la coulée a tout foutu en l'air!", se lamente l'un d'entre eux. Son terrain se trouve en effet juste sur la trajectoire de la coulée en contrebas de la nationale. Autant dire que la vanille bio des sous-bois de Grand-Brûlé risquent fort de sentir le roussi cette année. Et les familles Hélio, Bertile ou Renault peuvent dire adieu à leur récolte.
"UNE SITUATION SOMME TOUTE BANALE"
Une situation que l'ancien maire de Saint-Philippe Wilfrid Bertile qualifie malgré tout de banale: "Je vous rappelle qu'en 1986 il avait fallu évacuer près de 416 personnes habitant en-deçà de la coulée. Aujourd'hui, la zone concernée est inhabitée et la terre n'a pas tremblé", rappelle-t-il. Pour l'ancien premier magistrat, qui était en train de faire ses valises pour Maurice où l'attend un poste de direction à la Commission de l'océan Indien (Coi), la nouveauté réside plus dans l'engouement suscité par la coulée : "La médiatisation télévisée, l'augmentation du parc automobile et une nouvelle forme de tourisme expliquent la popularité de l'événement", argue-t-il.
Ainsi, et toujours selon Wilfrid Bertile, les Saint-Philippois ont finalement profité de ce barrage. Ce week-end, les commerçants du cru auraient en trois jours réalisé leur chiffre d'affaires mensuel. Et ce malgré une pluie persistante.
Textes et photos : Gwendal Audran


DES TOURISTES BIEN COURAGEUX
Ils étaient des dizaines hier à avoir bravé une pluie soutenue pour se rendre sur le site de la coulée. Fermée dès le rempart du Tremblet, la route imposait six bons kilomètres de marche à pied, aller seul. Touristes de passage comme ces Bretons de Plougastel ou anciens résidents de l'île de retour à leurs premiers amours, tous étaient venus avec femmes, enfants et vêtements de pluie pour arracher quelques échantillons encore chauds au monstre de cinq mètres d'épaisseur. Sous le regard désabusé des gendarmes enfermés dans leur fourgon, des dizaines de badauds s'affairent dans les nuées de vapeur que dégagent les roches chaudes arrosées par le ciel. A proximité, Anne-Marie et Armand casse-croûtent avec flegme. A leur gauche, une cavité encore toute rougeoyante fait le bonheur des enfants qui s'amusent à y consumer toutes sortes d'objets. Bref, l'atmosphère est bon enfant et la foule de la veille oubliée.