Retour...
ARTICLE DU 09/07/01
Comme le Journal de l'île l'annonçait dès hier, l'éruption du 11 juin a pris fin, pour ce qui la concerne, au terme de vingt-sept jours d'activité. Samedi à 15 h, en moins d'une minute, le réseau de surveillance de l'observatoire volcanologique est devenu muet. Reste à savoir ce que le volcan nous réserve maintenant.

Premières hypothèses des scientifiques pour expliquer la fin brutale et inattendue de l'activité

Volcan : un week-end de feu


Les visiteurs ont afflué encore hier en direction du Grand-Brûlé pour honorer le dieu Volcan et admirer les deux coulées qui ont traversé successivement la route nationale 2, à un kilomètre et demi de distance, vendredi après-midi puis samedi matin. Mais les monstrueuses dégoulinades rouges encore visibles samedi après-midi dans les Grandes pentes s'étaient déjà fondues dans le paysage minéral, devenues à leur tour simples pierres. Comme le signalait le Journal de l'île hier matin, l'éruption avait cessé la veille à 15 heures et, dès samedi soir, on n'apercevait d'ailleurs plus que des points rouges loin au-dessus de la route nationale 2.
La fameuse "troisième coulée" tant redoutée n'avait alors guère de chances de l'atteindre. De fait, ce qui n'était qu'un simple débordement de la deuxième coulée à avoir traversé la route samedi matin allait agoniser doucement et mourir à quelques dizaines de mètres de son but. Il fallait simplement laisser le temps de se vider aux tunnels de lave alimentés par le piton Madoré, à 1 800 mètres d'altitude et plus de sept de kilomètres en amont.
La fin apparente brutale de cette deuxième éruption de l'année, la septième en vingt-deux mois, a surpris les scientifiques. Survenant après une semaine de sismicité intense au cours de laquelle le trémor de l'éruption n'a cessé de se maintenir à un niveau élevé, le retour au silence du volcan, samedi après-midi, constitue un cas de figure inhabituel. Aussi, différentes hypothèses sont exprimées pour tenter de l'expliquer.

ETRANGLEMENT DE LA CHEMINÉE VOLCANIQUE

Le directeur de l'observatoire volcanologique évoque l'hypothèse d'"un étranglement de la cheminée, engendré par la sismicité". "Un bloc déstabilisé peut très bien avoir obstrué le dyke - la fissure - qui alimente l'éruption", propose Thomas Staudacher.
Au fait des incertitudes auxquelles sont confrontés ses collègues chercheurs, Patrick Bachèlery, directeur du laboratoire des sciences de la Terre à l'université de La Réunion, et sans doute l'un des meilleurs connaiseurs du piton de la Fournaise sur lequel il travaille depuis plus d'une vingtaine d'années, nous rapportait pour sa part hier : "Valérie Ferrazzini, sismologue à l'observatoire, envisage deux hypothèses :
- soit l'éruption a vidé une poche relativement superficielle et de manière très rapide, ce qui expliquerait les gros débits de magma observés au cours de la dernière semaine de l'éruption;
- soit une arrivée de magma s'est produite en profondeur, qui aurait tari la source d'alimentation haute";
Et Patrick Bachèlery de préciser : "Valérie Ferrazzini a remarqué une très forte augmentation du trémor dans la demi-heure précédant la fin de l'éruption, qui pourrait éventuellement être liée à de gros séismes longue période enregistrés dans le même temps. Or, ce type de séismes étant en général associé à des transferts de magma, il est possible que celui-ci ait finalement trouvé sa voie en s'injectant dans les rift zones du massif du volcan, peut-être dans la zone de rift sud puisque l'augmentation du trémor a été la plus sensible sur le sismomètre du Nez coupé du Tremblet".

VIGILANCE MAINTENUE À L'OBSERVATOIRE

Selon Valérie Ferrazzini, cité par Patrick Bachèlery, l'hypothèse de la "fuite" du magma vers les zones de rift pourrait expliquer l'arrêt subit du trémor et de la sismicité ... et donc de l'éruption par la baisse brutale de la pression qui s'exerçait en direction de la partie haute du volcan. L'éruption aurait donc cessé d'être alimentée, contribuant au tarissement des coulées du piton Madoré.
Mais, souligne encore avec prudence le directeur du laboratoire des sciences de la Terre de l'université, "il ne s'agit que de données préliminaires". Thomas Staudacher, quant à lui, manifeste un certain scepticisme; selon lui, même en cas de migration brutale du magma vers le rift, l'arrêt de la sismicité et du trémor n'aurait pas été aussi brutal, raison pour laquelle il privilégie l'explication d'un étranglement de la cheminée d'alimentation.
Quant aux rapprochements effectués la semaine dernière avec la phase finale de l'éruption de 1986, qui avait abouti à la formation d'un pit crater (cratère en forme de puits) au fond du cratère Dolomieu, après une période de sismicité intense, ils perdent leur acuité aujourd'hui. Si après l'éruption de Saint-Philippe un tel effondrement massif s'était produit, consécutif à la vidange de réservoirs magmatiques, l'arrêt de la sismicité survenu entre-temps incite à ne plus privilégier cette hypothèse.
En dépit de la fin apparente de l'éruption - le trémor avait quasiment disparu hier soir - l'observatoire reste néanmoins extrêmement vigilant et maintient les gardes 24 heures sur 24, attentif à tous signes, dans l'attente d'une nouvelle mise en pression du volcan ... et d'une nouvelle éruption dans quelques semaines ou quelques mois, qui sait ?

François Martel-Asselin






FUITE DU MAGMA VERS LES ZONES DE RIFT ?

Soutenu fermement à l'ouest par le massif du piton de Neiges sur lequel il s'appuie, le massif du piton de la Fournaise ne bénéficie d'aucun soutien à l'est, ce qui le rend particulièrement sensible aux injections de magma répétées dans son édifice. Elles ont fini par le fragiliser, comme un coin écarte peu à peu les deux moitiés d'un morceau de bois qu'on veut fendre. Ainsi, le flanc est du volcan, insidieusement, a tendance à glisser vers la mer, à l'est.
Très schématiquement, le piton de la Fournaise présente donc une vaste zone de faiblesse, une "zone de rift" en forme d'arc de cercle allant de Sainte-Rose à Saint-Philippe en passant par le sommet du volcan qui constitue aussi son axe central à la verticale duquel monte le magma stocké dans l'édifice.
Dans cette zone très fracturée par les injections répétées, le magma trouve un terrain favorable pour s'insinuer de part et d'autre du sommet, en direction de Sainte-Rose vers le nord et de Saint-Philippe vers le sud. Les éruptions hors enclos dans les hauts de ces deux communes comme les fissures qui avaient coupé la route nationale 2 en 1986, au Tremblet, témoignent de cette propension du magma à migrer, dans certaines conditions, loin de la zone centrale du volcan.