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ARTICLE DU 08/07/2001
Vendredi soir, on n'avait d'yeux que pour la coulée qui venait de franchir la route nationale 2, comptant bien la voir poursuivre sur sa lancée jusqu'à la mer. Au petit matin, hier, il fallait déchanter: elle s'était figée et c'est une nouvelle coulée, issue de la précédente, qui progressait à belle allure.

Hier matin à 9H17 le volcan avale une nouvelle fois le bitume

Deuxième coulée à la route


Le fleuve de feu était visible depuis Bois-Blanc et il attaquait la dernière centaine de mètres précédant la route. Nous l'avons surpris au détour d'un chemin forestier qui monte vers une des anciennes plates-formes de forage géothermique. Un mur de feu de plusieurs mètres d'épaisseur, auquel la forêt de filaos et de goyavier n'a offert qu'une résistance symbolique, malgré sa densité. Même le général Lang, commandant des Fazsoi sur le départ, est venu en sentir la chaleur au plus près et l'immortaliser sur la pellicule quelques instants après sa descente d'hélicoptère. Et puis, le cours de l'éruption s'est accéléré. Un front chaud, large de plusieurs dizaines de mètres, a fondu sur le bitume, pour la deuxième fois en deux jours. Même déchirement de troncs transportés, brisés, abattus. Un premier panneau de signalisation fait les frais du rouleau compresseur. Les blocs roulent et franchissent les derniers centimètres d'herbe côté montagne pour atterrir sur la chaussée à 9h10. A 9h17 très précisément, la victoire du feu est consommée avec l'embrasement de la borne rouge et blanche du PR 77, campée jusqu'alors fièrement côté mer.

A vos pelles pour déblayer.
Des explosions assourdies retentissent alentour, produites par la combustion instantanée de poches du méthane dégagé par la végétation en surchauffe. Les plaques d'herbe en bordure de la coulée sont agitées de spasmes qui les soulèvent jusqu'à une dizaine de centimètres au-dessus du sol.
Travail de sape méthodique du volcan: vendredi, il avait visé la borne Hubert-Delisle, monument historique qui marquait la séparation entre Saint-Philippe et Sainte-Rose, à mi-distance des deux remparts de l'enclos. Hier, il a conquis gloutonnement un simple trophée en plastique, un kilomètre et demi plus au nord.
Les comparaisons vont bon train avec la traversée de la veille : plus rapide, certes, mais la coulée est aussi moins épaisse, pas plus de deux mètres pour l'instant. Un panneau "Cédez le passage", stoïque malgré le brasier, refuse de s'effacer et entend jouer son rôle jusqu'au bout : pensez, si quelqu'un allait essayer de brûler la priorité à la coulée... Les cinéastes guettent sa chute finale en vain : il plie mais ne rompra que bien plus tard. Le front s'épaissit, s'élargit au fil des heures à cinquante ou mètres plus, on ne sait vraiment puisque même en grimpant sur les talus environnants pour essayer de voir au-dessus de ce mur de près de quatre mètres de hauteur maintenant, l'onde de chaleur et l'océan de roches fumantes moutonnent sans qu'on puisse en distinguer l'autre rive. Les employés de la direction départementale de l'Equipement prennent position. Apostrophes narquoises : "Ah enfin, vous arrivez pour déblayer la route, où sont vos pelles ?". L'heure est plutôt à la pose des barrières, prestement alignées. Il est temps: en fin de matinée, un public mystérieusement surgi d'entre les arbres commence à s'agglutiner à un jet de pierre de la coulée, sans attendre l'ouverture officielle.


Gros plan : Cinq coulées à la route en 40 ans

Depuis deux ans, les coulées du volcan sont souvent descendues très bas, mais jamais en dessous de 350 mètres d'altitude. Pour une raison bien simple: si le toboggan des Grandes pentes, inclinées à plus de 30°, les propulsent depuis le sommet du piton de la Fournaise, un replat leur fait suite
et ralentit leur progression alors qu'il reste entre deux et trois kilomètres jusqu'à
la route. Elles finissent donc leur course dans la végétation, longues langues
noirâtres sur fond vert...Un fort débit, une éruption à basse altitude, ou une longue éruption avec formation de tunnels de lave sont donc les conditions nécessaires, rarement réunies, pour une arrivée des coulées à la route. Quant à atteindre la mer, c'est une autre histoire, comme le prouve encore la coulée de vendredi.
- 1998 : Il a fallu des mois pour qu'au cours de la fameuse éruption du 9 mars, dite "éruption du siècle", la lave arrive à la RN 2, un peu au sud de la Vierge au parasol. Mais, le 4 août, après avoir longtemps louvoyé, la lave se fige définitivement à 2,50 m de la chaussée... La DDE l'a échappé belle !
- 1986 : dans le cas inhabituel de cette deuxième éruption hors enclos du XXe siècle, les deux coulées issues du piton de Takamaka, dans les hauts de Saint-Philippe, ont coupé la route à la ravine Citrons-Galets et au lieu-dit Takamaka, isolant le village du Tremblet. Mais seule la première a atteint la mer, l'autre s'arrêtant peu après avoir franchi la chaussée. Ensuite, au cours de la même éruption, la lave est sortie entre la route nationale et la mer, à 30 m d'altitude, le point de sortie le plus bas connu dans les temps historiques. Les coulées ont agrandi l'île de près de trente hectares à la pointe de la Table.
- 1977 : première éruption hors enclos du siècle, partie de 1 100 mètres d'altitude dans les hauts de Piton Sainte-Rose. Il ne s'en était pas produit depuis 1800. La lave se jette à la mer après avoir dévasté une partie du village. Cette éruption suffira à convaincre les autorités de la nécessité de mettre en place un observatoire volcanologique. Il sera construit en 1979.
- 1976 : les coulées dévalent dans le sud de l'enclos, coupent la route ... et stoppent net à 300 mètres de la mer. La chaussée a été rétablie en creusant dans la masse rocheuse et une plate-forme d'observation un peu surélevée a été aménagée sur le talus, avec une table d'orientation.
- 1961 : une grande éruption du piton de la Fournaise, une formidable coulée d'océanite, née dans la plaine des Osmondes. La route est coupée et la coulée atteint la mer, dans le nord de l'enclos, un peu au nord de la coulée qui coupé la RN 2 samedi matin.

François Martel-Asselin








Le dispositif d'accès

La circulation reste interdite entre la ravine de Citrons-Galets, au sud de l'enclos, et la Vierge au parasol, au nord de l'enclos, où des barrages sont en place. Néanmoins, le public peut accéder aux coulées du Grand-Brûlé, à pied ou en vélo, selon des règles établies hier par la préfecture qui peuvent se résumer ainsi :
- A partir du Sud : environ 12 kilomètres aller-retour.
- A partir du Nord : parking à la Vierge au parasol, puis environ 5 kilomètres aller-retour. Il est absolument interdit de stationner dans les rampes de Bois-Blanc, sous peine d'empêcher deux véhicules de se croiser, et le long de la route avant le village.
- Circulation et stationnement : en dehors des règles ci-dessus, circuler avec prudence, surtout de nuit, en respectant les nombreux piétons attendus. Proscrire le stationnement sauvage ou manifestement gênant et respecter les panneaux spécialement mis en place. A tout moment, les automobilistes doivent pouvoir se croiser librement et les services de secours pourvoir intervenir sans retard. Cette précision pour que ne se renouvellent pas les scènes de pagaille d'août 1998 lorsque la coulée du piton Kapor est arrivée à la RN 2. En cas de saturation du parking de la Vierge au parasol, la descente dans l'enclos sera bloquée. Préparez-vous à marcher...
- Equipez-vous : même au niveau du littoral, il peut faire frais la nuit. Couvrez-vous, prévoyez des boissons chaude dans un tel cas. Chaussez-vous de manière à pouvoir circuler confortablement à pied.
- Il est interdit de s'écarter de la route et de remonter le long des coulées : la forêt, très épaisse dans cette zone, dissimule de nombreux pièges (trous, tunnels de lave).
- En cas de menace potentielle de nouvelles coulées, les points d'observation pourront être reculés afin que les spectateurs ne risquent pas de se faire encercler.
- Au nord comme au sud, des PC de secours sont en place, mais notamment à la Vierge au parasol : pompiers, gendarmes, militaire et Croix-Rouge.

L'accès à l'enclos du volcan est interdit depuis mercredi après-midi.