ARTICLE DU 07/07/2001
L'alerte a été donnée quelques heures seulement avant que la lave ne traverse la route. Le regain d'activité du piton Madoré a poussé vers la mer des centaines de milliers de tonnes de pierre en fusion, coupant toutes les voies de communication. Le spectacle n'a été accessible qu'aux forces de l'ordre et aux professionnels de l'image.Une nouvelle frontière sépare désormais Sainte-Rose et Saint-Philippe, un mur haut comme un camion.
Pour la première fois depuis 1986
Le volcan avale la route

Il était 15 h 30 hier quand les premiers blocs incandescents sont tombés sur le bitume de la route nationale, exactement à la frontière des communes de Saint-Philippe et de Sainte-Rose. Moins de quinze minutes plus tard, un mur de quatre mètres de haut, large d'une trentaine de mètres, coupait la voie.
La coulée a été repérée en cours de matinée seulement lors de la reconnaissance quotidienne effectuée par la gendarmerie. Le capitaine Baumet et ses hommes ont découvert qu'une des coulées s'était divisée, et qu'un bras plus actif menaçait la route à brève échéance. La route a été coupée vers midi à la ravine Citrons-Galets au nord de Saint-Philippe et à la Vierge au parasol, côté Sainte-Rose.
DDE, employés communaux, et militaires ont alors pris leur mal en patience, sûr d'être aux premières loges pour le spectacle. Quelques-uns ont bien essayé de sauver ce qui pouvait l'être, de mettre à l'abris quelques panneaux indicateurs, mais la borne Hubert-Delisle, qui marquait la limite des deux communes depuis 1854, personne n'a sérieusement envisagé de la sortir de terre. Elle est à présent cachée sous plusieurs mètres de lave à plus de 1100°. Un morceau de patrimoine auquel il aurait peut-être fallu accorder davantage d'attention. Mais voilà, seule la coulée qui serpentait dans les taillis attirait les regards.
Le lit d'un ancien ruisseau a permis aux premiers observateurs d'approcher le grand serpent alors qu'il était encore lové dans la végétation. En file indienne, chacun est allé sentir le chaud. Uniformes, cartes professionnelles, et même quelques badauds qui avaient réussi à franchir les barrages à force de sourires et de suppliques se croisaient sur le sentier. Il restait une heure avant que la coulée ne déboule à ciel ouvert et nul ne pouvait encore mesurer l'ampleur du phénomène. Le survol du site par la gendarmerie vers midi annonçait bien trente mètres de large, mais le point de vue était trop étroit pour qu'on puisse en juger.
La route avalée
Puis le vert des talus qui bordent la route s'est teinté de rouge. La gendarmerie a serré la vis, appelant chacun à battre en retraite. Et à choisir son camp: Nord ou Sud. Le volcan a visiblement voté pour la bidep...
La coulée était là, taillant son passage entre les arbustes et les filaos, embasant comme des feux d'artifices, les arbres secs. Le vent emmenait des feuilles calcinées que certains ont gardées en souvenir.
Dès que les galets rouges ont atteint la route, tout le monde à pu voir la puissance et la vitesse de la coulée. Il a fallu moins d'un quart d'heure pour qu'elle traverse les voies de circulation, comme un rouleau compresseur. Il ne s'agit pas d'une coulée fluide, comme on peut les voir à la sortie des cratères, mais d'une masse rouge et noire, qui avance en se fracturant, en poussant devant elle de gros blocs qui virent aussitôt du rouge au noir. Impressionnante de vitesse, la coulée l'est aussi par sa hauteur, celle d'un camion.
Irrésistible? Pas tant que ça en fait. On se souviendra qu'un filaos héroïque a fait de la résistance. Alors que tout le monde attendait à voir de bel arbre d'une vingtaine de mètres tomber à terre au premier contact, il a en fait été sectionné à la base. Il a dérivé longtemps sur le fleuve de lave, atteignant le milieu de la route. Toujours droit, toujours vaillant.
Pas du tout ralentie par le passage à plat de la route, la coulée s'est ensuite engouffrée en aval de la route, une ravine assez pentue. Chez les professionnels de l'image, une fois la première émotion passée, on pense à la suivant : "Si la coulée allait jusqu'à la mer, et que la lave tombait en cascade de la falaise, ce serait merveilleux!".
Les ouvriers de la DDE, qui se souviennent de la coulée de 1986 qui avait elle aussi coupé la route, mesurent déjà le travail qui les attend: "On y était allée à coup de mines, la dernière fois. Et les travaux avaient commencé plusieurs mois après la fin de l'éruption." Hardi, les gars. Pour de nombreux habitants de l'Est et du Sud, les ennuis viennent de commencer.
Philippe Petit



Repères
Ouverture dans la journée ?
Quand le public pourra-t-il accéder à la route qui traverse le Grand-Brûlé ? En l'absence de communiqué de la préfecture, il fallait se contenter hier soir d'informations entendues dans la bouche de responsables de la gendarmerie présents sur le terrain. Il était donc question d'une ouverture dans la journée de ce samedi.
Au demeurant, l'interdiction d'accès motivée par le "souci de la sécurité" prêterait plutôt à coups de gueule. C'est plutôt la pagaille qu'il faut craindre, comme en août 1998 lorsque la coulée a presque atteint la route. On préférerait donc savoir qu'il n'est pas question de laisser paralyser la circulation dans l'Est plutôt que d'entendre évoquer le "caractère imprévisible de l'activité volcanique (qui) nécessite la stricte observation des consignes
de prudence"...
Week-end chaud en prévision
L'affluence a été importante en direction de la Vierge au parasol hier soir, où de nombreuses forces de gendarmerie étaient mobilisées. Reste à savoir comment la foule sera gérée aujourd'hui, quel système de parkings sera mis en place, voire quelles navettes, pourquoi pas ? Le week-end promet d'être animé. Reste à espérer que ce coup de chaud ne gagnera pas les camions-bars : en 98, l'approche de la coulée avait subitement fait passer le prix du Coca
de 8 à 10 F.