QUELQUES HEURES APRÈS LE DÉBUT DE L'éRUPTION
Premiers témoins au pied des coulées

Ceux qui vivent dans l'intimité des volcans vous le confirmeront,les premières heures d'une éruption sont les plus intenses.Les volcanologues eux-mêmes ne les vivent souvent que par procuration,rivés devant les instruments de leur observatoire. Une poignéed'heures avant l'aube hier matin, nous n'avons été que quatreau chevet de la première éruption du Piton de la Fournaisede l'an 2000.
Saint-Denis est noyée sous la pluie lorsque vers minuit l'informationtombe : le Piton de la Fournaise est entré en éruption. Lamenace que constitue Eline a placé depuis dimanche 20h la Réunionen vigilance cyclonique. Au gîte du Pas de Bellecombe, il est tombédans la journée 98 mm de précipitations. Les conditions nesont pas idéales pour se rendre au pied de coulées dans l'enclos.
Sur la route de la Plaine-des-Cafres, le ciel alterne éclaircieset trombes d'eau. Impossible d'observer les lueurs qui traditionnellementannoncent depuis Saint-André les éruptions d'importance.
La Plaine-des-Palmistes et la Plaine-des-Cafres sont noyées dansun brouillard. A l'observatoire de Bourg-Murat les scientifiques veillentà l'écoute de leurs instruments. L'éruption s'inscriten traits serrés sur les sismographes et la caméra installéeau Piton de Partage, où une équipe de volcanologues est àpied d'uvre, montre que les coulées se dirigent vers le bord du rempart.
Dès le bois de cryptomérias sur la route du volcan, l'airempeste le soufre. Passé le piton Textor le flamboiement de l'éruptionse dessine en orange sur un énorme nuage.
Sur le parking du Pas de Bellecombe, pas un chat hormis quelques véhiculesde la gendarmerie et deux voitures de mordus du volcan qui pour rien aumonde ne manqueraient une éruption.
Le temps est maussade, et c'est un euphémisme. L'enclos n'est qu'unvaste chaudron où mijote une purée blanche de nuages teintéede rose orangée sur la droite. Le sourd ronflement étouffépar la pluie démasque l'éruption.
Partira, partira pas ? Un dilemme auquel répond en écho selèvera, se lèvera pas ? Une expédition sur une éruption,c'est un coup de dés. On peut partir alors qu'il tombe des cordeset arriver au pied des coulées sous une tempête de ciel bleu.
Habillé comme des pêcheurs bretons, les bottes laissant laplace à de solides chaussures de marche, nous nous mettons en routealors que la pluie redouble.
Au débouché de l'escalier donnant accès à l'enclos,deux gendarmes montent la garde trempés jusqu'aux os sous le maigreabri d'un parapluie que le vent malmène.
Nous avalons dans la lueur blafarde des lampes frontales les marches quisont autant de flaques d'eau.
Au pied de l'escalier, c'est la terra incognita. Enfin pas tout àfait pour les initiés qui ont longuement suivi la trace conduisantau Kapor. Il faut cependant très vite se plonger dans l'inconnu pourmettre le cap sur le Puy Mi-Côte. L'éruption constitue un fanalde premier choix quand il n'est pas masqué par des bancs de brumeou des rideaux de pluie. A intervalles plus ou moins réguliers nousnous trouvons plongés dans une nuit angoissante. Impression de naviguerau jugé sur une mer calme lorsque nous traversons des dalles de lavesou déchaînée quand se lève les vagues de grattons.
La météo passe dans notre camp
L'odeur de soufre se fait de plus en plus entêtante. A l'eau se mêledes cheveux de Pelé et des retombées acides qui brûlentles yeux.
Nous ne sommes plus très loin. Deux lucioles s'agitant sur le flancdu Puy Mi-Côte nous signalent que nous ne serons pas les premiersà profiter du spectacle de Dame Nature.
Le ciel se teinte de bleu en direction de l'est. Comme pour récompenserles efforts de ces quatre téméraires qui ont bravéle mauvais temps pour assister à une représentation exceptionnelle,la météo passe dans notre camp.
Le rideau se lève. En toile de fond, des fontaines de lave. Accrochéà la pente un cratère vomit des torrents de feu couleur d'or.Juché sur le Puy Mi-Côte, que nous avons rejoint au terme d'une"marche sur le feu", ni la pluie, ni les bouffées de gazdélétères n'arrivent à nous décourager.Dans le lointain les coulées mettent le feu aux branles au pied durempart. A nos pieds le fleuve de lave semble parfois remonter àcontre-courant.
Il faut que les grains redoublent de violence pour nous arracher enfin àce balcon grandiose. Nous rendons l'éruption à sa solitudeet elle s'enveloppe dans la brume où elle se cachera aux regardscurieux qui bravant le mauvais temps tenteront de l'apercevoir depuis lebelvédère. Aux premières heures de la matinée,80 voitures avaient avalé les lacets de la route du volcan dans l'espoird'observer l'éruption. Les huit gendarmes déployéssur le site n'ont pas eu à intervenir, le mauvais temps constituantle meilleur des garde-fous. Dans le gîte du Pas de Bellecombe, legardien, Yves Picard, ne pense pas à l'éruption. Il se souciede l'approche d'Eline concrétisée par le passage en vigilancecyclonique.
"Les gendarmes sont venus ce matin à 3h nous annoncer l'éruption,confie Yves Picard. Nous avions une vingtaine de clients mais de toute façonle temps était trop mauvais pour voir quelque chose. Aujourd'huije téléphone aux quinze personnes prévues pour leurdire de ne pas venir. Si on passe en alerte orange. Je resterai avec seulementune petite équipe pour assurer la sécurité des lieux".
Eline volera-t-elle la vedette au Piton de la Fournaise ? Hier au Pas deBellecombe on espérait que l'éruption durerait suffisammentlongtemps afin de pouvoir s'y rendre une fois le beau temps revenu.
Alain Dupuis 
_________________________________CROYANCES POPULAIRES ET CATASTROPHES CLIMATIQUES
Quand Mme Desbassayns se met à crier...
Faute d'experts en météo ou en sismologie, les croyancespopulaires ont fait des détails extraordinaires de la vie courantedes signes annonciateurs de catastrophes naturelles, au point d'êtreaujourd'hui l'une des composantes essentielles de la culture réunionnaise.
La croyance populaire considère le volcan comme la maison du Diableet le fond du cratère comme celle, plus forcée, de la trèscontroversée Madame Desbassayns. De fait, les premières détonationsprécédant une éruption sont censés êtreses cris, arrachés sous les coups de chabouk (fouet). De même,les fameux cheveux de Pelé (ces aiguilles de lave emportéespar le vent) qui piquent les langues des vaches et les pieds des audacieuxsont aussi considérés comme les siens, brûléspar ses tortionnaires.
Le naturaliste Bory de Saint-Vincent est l'un des premiers à laisserune trace écrite des croyances populaires ayant trait au volcan.Dans ses carnets de voyage, en 1801, il raconte que le cratère abriteraitun monde inversé où l'oppresseur et l'oppressé se retrouvent,chacun investissant le rôle de l'autre. Les Blancs y font l'objetd'une attention toute particulière : les démons les réduisentà jamais en esclavage, les employant à creuser la montagne,à diriger les courants de laves et à attiser le feu sous lesordres de commandeurs Noirs.
Il arrive même au Diable d'envoyer des crachats à la face duCiel pour lui dire sa façon de penser, crachats qui retombent invariablementen coulées de lave ardente. Et comme une catastrophe n'arrive jamaisseule, les anciens avaient cru remarquer qu'un épanchement du volcanpendant la période fraîche augurait une absence totale de cyclone...
Des cyclones justement, il a bien fallu apprendre à s'en préserver,et pour cela l'anticiper, à une époque où les satellitesn'avaient pas encore envahi notre atmosphère. A l'époque,on s'est donc mis à les traquer par là où ils arrivaient : le ciel et les nuages. Ciel cuivré, nuages en forme de branchages,constellation de Magellan "incomplète" , tous ces signessont interprétés comme avant-coureurs de cyclones. Mais l'observationsalutaire de la nature ne s'arrête pas là : toute conduiteinhabituelle de créatures appartenant à l'univers familiersde la population doit être suspect: cafards venant se loger dans lesarmoires, guêpes venant faire leur nid sur le toit des maisons oudans de hautes herbes, fourmis prises en train d'amasser des provisions,rouleaux de bichiques particulièrement épais et intense, escargotschouchous se "précipitant" dans les maisons, charge anormalede fruits sur les arbres (mangues, longanis, avocats) et... souffles d'airtiède en soirée. La relativement rare conjonction du réveildu volcan avec le cyclone Eline a donc dû nous donner une foule de"signes" du destin. Surveillez vos armoires, il est peut-êtreencore temps...
S. C. avec Daniel Honoré
Mardi 15 Février 2000