AUX COMORES, NEUF ANS APRÈS SA DERNIÈRE ÉRUPTION,
UNE NOUVELLE CRISE A DÉBUTÉ
Le Karthala se réveille

Moins souvent actif que son remuant voisin le Piton de la Fournaise, actuellement
en éruption, l'autre grand volcan de l'océan l'Indien (2
361 mètres) est entré dans une nouvelle période de
crise au début de ce mois d'octobre. L'enregistrement de plusieurs
dizaines de séismes quotidiens, ces derniers jours, a justifié
une mise en alerte.
Les scientifiques chargés de la surveillance du volcan de la Grande-Comore
ne dissimulent pas leur préoccupation. Alors que tout indique que
le Karthala pourrait entrer en éruption dans les semaines ou les
mois à venir tout au plus, les soucis s'accumulent. La situation
politique troublée de l'archipel doublée d'un manque de moyens
joue contre les efforts déployés depuis une quinzaine d'années
pour étudier et suivre le volcan comorien. Hébergé
dans une petite pièce tout en longueur au premier étage du
Centre national de documentation et de la recherche scientifique des Comores
(CNDRS), à Moroni, l'observatoire du Karthala a de bonnes raisons
d'appréhender la suite des événements. Comme on a
pu le lire il y a quelques jours dans la presse locale - prémonition?
- "les équipements servant à mesurer les mouvements sismiques
au sommet du Karthala et à transmettre les données() ont
été volés, a annoncé le CNDRS qui lance un
appel à la population pour l'aider à les retrouver. Si le
volcan venait à se réveiller, le Centre n'a actuellement
aucun moyen d'en suivre l'évolution".
En dépit de cette affirmation heureusement un peu trop alarmiste,
même s'il est vrai que deux stations sismiques ont été
vandalisées - et ne fonctionnent plus -, plusieurs autres transmettent
toujours leurs données en permanence vers l'observatoire. Néanmoins
la localisation des séismes souffre de beaucoup d'imprécision.
Dès lors, il n'est pas facile d'interpréter les données
recueillies.
55 SÉISMES ENREGISTRÉS LUNDI
Or, à partir du début du mois d'octobre, l'augmentation
graduelle de la sismicité s'est précisée. Alors que
depuis la dernière éruption de 1991, le
réseau de surveillance enregistrait tout au plus entre deux
et cinq événements par jour, le Karthala s'est un peu assoupi
en juin avant de monter en puissance à partir de juillet. D'à
peine une dizaine par jour fin septembre, le nombre des séismes
est passé à près d'une trentaine à la mi-octobre.
Et on en a dénombré 55 pour la seule journée de lundi.
Quel scénario s'apprête à jouer le volcan comorien
?C'est la question que se posent les chercheurs. Objet d'une étude
méthodique depuis une quinzaine d'années seulement, à
l'initiative du laboratoire de sciences de la Terre de l'université
de la Réunion, le Karthala n'est surveillé véritablement
que depuis 1988, année de la mise en place d'un réseau sismique,
avec la collaboration du CNDRS, de l'Institut de physique du globe de Paris,
grâce à des fonds du ministère français de la
Coopération. L'observatoire volcanologique du Piton de la Fournaise
collabore pour sa part étroitement avec son homologue du Karthala
en lui apportant son support technique.
Crédité d'une éruption tous les huit à
douze ans en moyenne, le volcan qui surplombe Moroni n'a été
suivi qu'une seule fois "en direct", lors de sa dernière éruption
de 1991. Mais quelle éruption ! Au cours de cet événement,
alors que plus d'un millier d'habitants affolés par les secousses
avaient déjà fui le sud de l'île pour trouver refuge
dans la capitale de l'archipel, le sommet du Karthala, le 11 juillet, était
déchiré par une explosion qui arrosait de blocs et de cendres
tout son pourtour .
Au cours des jours précédents, l'observatoire avait enregistré
jusqu'à 4 000 séismes quotidiens, d'une magnitude supérieure
à 4 (contre 2,5 tout au plus à la Fournaise) !
Hier, un technicien a finalement pu déplacer une station sismique
installée en zone côtière vers le sommet du Karthala,
rétablissant à trois le nombre de ces dernières. Une
solution qui représente un pis-aller pour surveiller un volcan très
fantasque.
Contrairement à la Réunion où la plupart des éruptions
se déroulent dans le confinement d'un enclos isolé tourné
vers l'Océan, de nombreuses localités s'étalent sur
les basses pentes du Karthala, régulièrement menacées.
Un quartier nord de Moroni, bâti sur les scories, s'appelle d'ailleurs
"Coulée de lave"
François Martel-Asselin
__________________________
Il coule et il explose parfois...
Le Karthala (2 631 mètres d'altitude) domine de toute sa masse l'île
de la Grande-Comore. Volcan bouclier basaltique, à l'image du Piton
de la Fournaise, il s'en distingue par un comportement souvent plus violent
lorsque les masses d'eau infiltrées dans son édifice se vaporisent
au gré des échanges thermiques avec le magma pour générer
des phénomènes explosifs et dangereux.
A la différence de l'éruption de 1977 dont les coulées
ont détruit en partie le petit village de Singani, sur la côte
sud-ouest de la Grande-Comore, avant de se jeter à la mer, l'éruption
de 1991 témoigne des accès violents dont le Karthala est
régulièrement le théâtre. Ainsi à une
activité magmatique classique comme celle habituelle au Piton de
la Fournaise (fontaines de lave, coulées) s'oppose un autre type
dit phréatique. Une "complication" qui constitue un réel
danger. Lorsqu'à la suite de mouvements de magma qui déclenchent
des déséquilibres thermiques (comme en 1991), les masses
d'eaux de pluie infiltrées et emprisonnées dans l'édifice
du volcan se transforment en vapeur surchauffée, le surcroît
de pression provoque une explosion. En 1991, un tel événement
a été à l'origine de la formation, à l'intérieur
de la caldera, d'un cratère d'explosion de 280 mètres de
diamètre pour 43 mètres de profondeur ! Tout le sommet du
volcan en garde des traces, parsemé de blocs arrachés aux
entrailles du volcan et pesant jusqu'à plus d'une tonne. L'apparition
d'un lac acide au niveau fluctuant au fond de ce cratère témoigne
du risque lié à l'activité hydrothermale du Karthala.
Un degré au-dessus, les éruptions phréato-magmatiques
sont décrites comme "cataclysmiques", plus rares heureusement: la
dernière est datée de 4 000 ans environ. A la différence
des précédentes, elles mettent en jeu du magma "frais", la
rencontre de l'eau et du feu provoquant des événements paroxysmaux
dont on retrouve les traces à 1300 mètres d'altitude sur
les pourtours du Karthala. Mais il n'est pas exclu qu'une telle activité
se produise en zone littorale, dans des régions habitées,
en cas de fissures communiquant avec la mer.
Jeudi 26 Octobre 2000