
"IL FAUT DESCENDRE À L'AVEUGLETTE"
Or, les choses se gâtent à partir du moment où il faut quitter le sentier balisé après avoir contourné le Dolomieu par l'est jusqu'au niveau du cratère Maillard. Ils doivent désormais piquer sur l'éruption, loin en contrebas dans le fond de l'enclos. Sortis des circuits touristiques, ils pénètrent désormais dans le véritable antre de Vulcain ! Certes ils sont équipés, mais préparés aux difficultés du terrain, beaucoup moins. Sans doute n'ont-ils pas conscience de la distance qui les sépare des fontaines de lave : une infernale descente de deux kilomètres et demi au moins depuis le sommet, où l'on cherche son équilibre à chaque pas. Sans compter la terrible dénivelée entre le bord du cratère Dolomieu (2500 mètres d'altitude) et le site de l'éruption, près de sept cents mètres plus bas, à 1800 mètres d'altitude. Cela alors que les premiers nuages envahissent déjà le ciel : "Nous ne voyons pas l'éruption, nous l'entendons () Il faut maintenant descendre plein Est, à l'aveuglette", rapporte le journaliste dans son récit.
DOULEUR AU GENOU
Hélas, l'éruption se situe au sud-est et non à
l'est du sommet. Poursuivant, il décrit l'enfer des "coulées
de graton instables et coupants, qui cisaillent aussi bien le cuir de chaussures
que la peau des doigts". Raison pour laquelle le "Journal de l'île",
lorsqu'il conseille des sentiers d'approche lors des éruptions accessibles
au public, invite toujours à se munir de gants, équipement
dont David Chane était démuni.
C'est durant cette descente périlleuse "avec des passages parfois
dangereux" que les trois journalistes du "Journal de l'île" rentrant
de l'éruption par un parcours qui contourne les cratères
par l'ouest les ont aperçus : ils ont pu observer les deux hommes
encore très haut sur les flancs du cône terminal du volcan,
bien loin de l'éruption. Il était alors 9h50 et les masses
nuageuses commençaient déjà à affluer par paquets
en provenance de la mer, noyant par moment le fond de l'enclos. Cette situation
n'a pas pour autant détourné de leur objectif les deux journalistes
du "Quotidien". De leur propre aveu, il leur faudra "près de deux
heures" de ce hors-piste pour parvenir à la fissure éruptive,
l'enclos se couvrant et se découvrant tour à tour. Partis
à 7 heures du Bellecombe, ils auront donc mis non pas trois heures
pour se rendre sur le site, comme le journaliste le croit et l'écrit,
mais quatre heures, au bas mot.
Sur place, ils ne trouvent que la petite équipe du cinéaste
Alain Gérente installée dans son camp de base pour plusieurs
jours (notre édition d'hier) et celle de François Cartault,
responsable du Centre de documentation et de diffusion sur le volcanisme.
Le photographe et cinéaste Serge Gélabert, qui a passé
une partie de la nuit sur place après une approche à pied
éprouvante, est en effet déjà reparti en hélicoptère.
De même, les scientifiques de l'observatoire et l'équipe de
tournage de la 5 / Arte se sont eux aussi envolés. Quant aux journalistes
du "Journal de l'île", qui ont assuré la couverture des premiers
prélèvements d'échantillons sur les coulées
(voir notre édition d'hier), ils ont déjà pris le
chemin du retour pour éviter d'être rattrapés par les
nuages déjà présents à 9h30, comme souvent
en milieu de matinée.
Fatigué, le photographe du "Quotidien" souffre également
d'un genou, mis à mal lors d'une chute dans la descente - et non
pas d'une entorse comme un de ses collègues nous l'avait indiqué
samedi soir. Après avoir pris des photos de l'éruption, il
se rend compte qu'il aura bien du mal à effectuer le trajet du retour
vers le Pas de Bellecombe. Or, indique son confrère, "il est midi
et demi, il faut se dépêcher pour rendre le papier (ndlr:
l'article) à l'heure au journal, à Saint-Denis". Porteur
des pellicules et des clefs de la voiture personnelle de David Chane utilisée
pour se rendre au volcan, le journaliste valide prend les devants et décide
de rentrer seul au parking en laissant son photographe sur place et en
annonçant qu'il va prévenir sa rédaction dès
que le réseau SFR sera disponible sur son téléphone
portable (le relais du Piton de Partage laisse en effet dans l'ombre toute
la partie sud du volcan). Mais lui-même commet une erreur de parcours
en suivant le balisage de secours de l'ONF - une piste sommaire - qui l'entraîne
dans une direction erronée de 90° vers le sud-ouest, alors qu'il
aurait dû faire route vers le nord-ouest : "Cette voie conduit droit
à un mur, en l'occurrence les remparts de l'enclos, au niveau du
Piton de Bert", constate-t-il.
LE PGHM ALERTÉ À 18H
Il a en effet manqué une bifurcation connue des initiés
: elle seule permet de revenir vers le Pas de Bellecombe. Le journaliste,
"la fatigue aidant" se laisse aller à "un certain découragement".
Longeant le rempart de l'enclos vers le nord - au moins, il ne risque
plus de se perdre - il tombe enfin, "épuisé", sur le pied
de l'escalier aux quatre cents marches "salvatrices", affirme-t-il dans
un élan d'enthousiasme contrastant avec son état physique
en cette fin d'après-midi, après "quatre heures et quart
de marche forcée".
Entre-temps, dès qu'il a pu obtenir le réseau, vers 14h30,
il alerte la rédaction du "Quotidien" de la mésaventure survenue
à David Chane. Mais, déplore-t-il, "présumant de ses
forces", ce dernier, après avoir décidé dans un premier
temps de rester avec les cinéastes sur le site de l'éruption,
tente néanmoins vers 15 heures, une "remontée en solitaire",
alors qu'il avait été convenu qu'il reste au camp des cinéastes
et qu'il avait commencé à pleuvoir. En raison de son état,
une telle décision comportait un risque réel : avec un minimum
de quatre heures de marche en terrain inconnu et difficile, il ne pouvait
qu'être rattrapé par la nuit. De fait, "la douleur l'arrête".
Dans son malheur, une consolation: de là où il se trouve,
son téléphone portable passe ! Sans paniquer, il s'abrite
et prévient la rédaction du "Quotidien" de sa situation sans
pouvoir localiser sa position dans l'enclos du volcan.
Incompréhensiblement, les secours n'ont pas encore été
alerté puisque le Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM)
ne reçoit un appel du "Quotidien" qu'à 18 heures. En raison
de l'approche de la nuit, il est impossible d'envoyer l'hélicoptère
qui se trouvait pourtant sur place dans l'heure précédente
puisqu'il survolait l'enclos pour une reconnaissance des coulées
avec à son bord le colonel commandant la gendarmerie et le sous-préfet
de Saint-Benoît ! David Chane, reconnaissant l'Alouette 3 bleue et
blanche, lui a d'ailleurs fait des signes, en vain
Trois hommes de la brigade de la Plaine-des-Cafres, familiers du terrain,
entament les recherches suivis par trois autres gendarmes du PGHM. Le photographe,
qui économise les accus de son téléphone, a néanmoins
laissé entendre qu'il se trouverait dans la région du cratère
Château-Fort, au sud du sommet du volcan, près d'une station
de l'observatoire où il reconnaît un pluviomètre. A
trois heures du matin, les gendarmes abandonnent leurs patrouilles. Ils
ont bien aperçu les signaux luminaux du photographe mais bien trop
loin pour le rejoindre dans ce terrain ou la progression se fait pas à
pas à la lueur de la lampe frontale. D'où la confusion qui
fait croire samedi soir à ses confrères de Saint-Denis qu'ils
l'avaient retrouvé, comme nous l'écrivions dans notre édition
d'hier.
IL PREND LE BALISAGE DANS LE MAUVAIS SENS
La fièvre gagne la rédaction du "Quotidien" en ce samedi
soir. Pendant que le rédacteur enfin rentré sain et sauf
à Saint-Denis boucle son article et choisit les clichés de
son reportage, ses confrères tentent de comprendre l'enchaînement
des événements par lequel leur collègue photographe
se retrouve seul, égaré dans l'enclos. Ce dernier compte
les heures en tentant de se protéger du froid. Même équipé
de pied en cap, il commence à accuser le coup puisque la température
ne dépasse pas quelques degrés. Heureusement, ni pluie ni
vent ne viennent ajouter à sa détresse. La reprise des recherches,
dès 7 heures hier matin avec l'aide de l'hélicoptère
de la gendarmerie, ne porte pas ses fruits. L'Alouette tourne en vain dans
la zone du cratère Château-Fort - ainsi dénommé
en raison de son allure de forteresse médiévale crénelée.
Puis, change de secteur en remontant vers l'est le balisage de secours
qui ceinture le cône terminal du volcan entre le Piton de Partage
au Nord et le Piton de Bert au sud-ouest, à la cote moyenne de 1950
mètres. C'est sur ce parcours qu'est menée prioritairement
la recherche des randonneurs égarés sur les pentes basses
du volcan.
Surprise: David Chane est retrouvé non pas au sud du sommet
comme il l'avait indiqué mais à deux kilomètres et
demi de là, sur le flanc est, au cratère Marco ! Remontant
de l'éruption (1800 m) vers le balisage providentiel (1950 m environ),
il l'a emprunté vers le nord et non vers l'ouest comme il le croyait.
Marqué par cette nuit en plein air, il se trouve néanmoins
en bonne santé malgré des coupures aux mains dues aux chutes
dans les gratons. Quelques minutes plus tard, pris en charge par les gendarmes,
il est en sécurité au Pas de Bellecombe.
François Martel-Asselin
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Lundi 26 Juin 2000