Une expérience d'imagerie infrarouge rend visibles
les coulées avant leur sortie de terre ou lorsqu'elles refroidissent
La caméra qui tient à l'oeil les éruptions

Le savoir-faire et l'audace imaginative d'une entreprise réunionnaise
ont convaincu l'observatoire volcanologique de mener une étonnante
expérience qui pourrait préfigurer un nouvel outil de surveillance
au Piton de la Fournaise. En partant du principe qu'un dégagement
de chaleur précède et accompagne l'ouverture des fissures
sous la pression du magma, des éruptions hors enclos comme celles
de 1986, à Saint-Philippe, et de 1998, dans les hauts de Sainte-Rose,
auraient pu être détectées.
"L'éruption du 28 septembre 1999 comme vous ne l'avez jamais vue",
plaisante Didier Khaznadji en nous présentant ses clichés.
La vue panoramique de la lave en fusion serpentant dans le fond de l'enclos
du Piton de la Fournaise, prise depuis le Piton de Bert, resterait très
banale si ce n'était cette précision du dirigeant d'Elec
master océan Indien (EMOI) : cette photo a été prise
non pas durant l'éruption mais au mois de novembre suivant, trois
semaines après l'arrêt de l'activité !
Si vous avez eu l'occasion de vous rendre récemment sur les
coulées de la dernière éruption ou, auparavant, sur
celles du Piton Kapor, sans doute vous êtes vous étonnés
de les voir fumer, de ressentir la chaleur qui s'en dégage en les
traversant. Pas d'erreur : plusieurs mois après la fin d'une éruption,
la masse de matières issues des entrailles de la Terre n'a pas encore
fini de refroidir. Figée, oui mais encore chaude et vivante
C'est à l'aide d'une caméra très spéciale
- utilisée habituellement dans un cadre industriel pour détecter
les échauffements anormaux et les fuites de chaleur - que Ludovic
Pierne, le spécialiste de la thermographie infrarouge d'EMOI, a
pu mettre en évidence des coulées récentes bien après
la fin de l'éruption grâce à la chaleur - même
très faible - qu'elles continuaient à émettre, parfois
de façon imperceptible pour les visiteurs du Piton de la Fournaise.
CONTRASTES DE TEMPÉRATURES
Peut-être avez-vous aussi expérimenté cette propriété
de la lave de refroidir très lentement: qui ne s'est pas brûlé
en voulant ranger trop vite dans son sac un échantillon encore rougeoyant
quelques dizaines de minutes plus tôt ? Alors ne parlons pas du temps
de refroidissement d'une coulée de plusieurs mètres de largeur
et d'épaisseur émise à 1150° : il peut durer jusqu'à
plusieurs mois !
L'an dernier, au terme d'échanges avec le fabricant de cette
caméra, la plus moderne du genre en usage dans l'île, parfois
utilisée pour le secours en montagne et la recherche de personnes
disparues (un corps humain à 37° émet une chaleur très
"visible" sur un manteau neigeux), Didier Khaznadji mûrit dans son
esprit une application bien spécifique pour la Réunion et
prend contact avec l'équipe de l'observatoire volcanologique. "J'étais
content de faire quelque chose auquel on n'a pas pensé jusqu'alors.
Je trouvais intéresssant de pouvoir lui faire profiter de notre
savoir-faire".
Déjà fasciné par le volcan, le responsable de
l'entreprise portoise va s'y rendre à plusieurs reprises avec son
opérateur et les scientifiques, équipé de la fameuse
caméra infra-rouge. Très tôt le matin, le plus tôt
possible même, afin d'obtenir des contrastes de température
plus importants entre coulées récentes et laves anciennes.
En effet, tandis que la chaleur rayonne encore des premières et
les rend donc "visibles" par la caméra infrarouge, les secondes
restent "invisibles" en raison de leur température proche de celle
de l'air ambiant, beaucoup plus basse la nuit. En plein jour au contraire,
les coulées anciennes dont la couleur noire favorise l'absorption
du rayonnement solaire, rapidement surchauffées, viendraient se
confondre avec les laves plus récentes encore chaudes.
Et ça marche : figées pour l'il du spectateur, impossibles
à distinguer au milieu des champs de lave, les coulées de
la dernière éruption reprennent vie grâce à
l'objectif de la caméra de Ludovic Pierne ! Au cur du cône
où s'était focalisée l'éruption du 28 septembre,
et d'où s'échappent toujours de la vapeur et des gaz, la
température atteint encore un étonnant 61° trois semaines
après l'arrêt de l'activité.
Dans une communication présentée en janvier dernier lors
d'un congrès de volcanologie en Grande-Bretagne, les acteurs de
cette expérimentation peu commune n'ont pas manqué d'en souligner
les applications possibles. L'imagerie thermique représente "un
outil performant pour des problématiques diverses", insistent-ils
.
_______________________
GROS PLAN
Sans doute un moyen d'anticiper
les éruptions hors enclos
L'observatoire volcanologique voit dans l'infrarouge
un nouvel outil de surveillance du volcan
Dans une communication présentée en janvier dernier lors
d'un congrès de volcanologie en Grande-Bretagne, les acteurs de
cette expérimentation peu commune n'ont pas manqué d'en souligner
les applications possibles.
L'imagerie thermique représente "un outil performant pour des problématiques
diverses", insistent-ils, notamment pour la «cartographie des coulées,
plusieurs semaines après leur mise en place» alors que les
moyens actuels (photographie aérienne, pointage au GPS) mobilisent
très lourdement l'équipe scientifique. Pour la détermination
des températures de la lave et des gaz lors de leur émission,
la caméra infra-rouge représente un net avantage puisque
nul n'est besoin de s'exposer longuement aux coulées (1150°)
en se protégeant à l'aide d'un bouclier thermique comme la
trop faible longueur de la sonde (thermocouple) y oblige.
Enfin, et surtout, les scientifiques envisagent la caméra infra-rouge
comme instrument de prévision, la réalisation régulière
d'images permettant de détecter l'extension et l'évolution
des tunnels de lave, voire la progression des fissures avant que la lave
n'atteigne la surface. «Nous pourrions dans certains cas anticiper
certaines éruptions», souligne Thomas Staudacher. Ainsi le
directeur de l'observatoire volcanologique pense-t-il sérieusement
que lorsque la lave est sortie hors enclos dans les hauts de Bois-Blanc
vers 1700 mètres d'altitude, en août 1998, les fissures s'étaient
en réalité ouvertes dès le mois de mars, lors du déclenchement
de l'éruption du Piton Kapor. L'absence de sismicité liée
à cette nouvelle phase le lui laisse présumer.
Il est tout aussi probable que la fissure qui s'est ouverte le 20 mars
1986 dans les hauts du Tremblet, à Saint-Philippe, s'est mise en
place selon le même principe : elle ne constituait sans doute qu'une
prolongation hors enclos de la fissure qui s'était ouverte la veille
dans le sud de l'enclos, à l'activité éphémère.
Or, dans ces deux cas, la chaleur dégagée par l'arrivée
du magma à proximité de la surface aurait été
détectée par la caméra infra-rouge ce qui aurait donné
quelques heures supplémentaires aux autorités pour prendre
leurs dispositions - évacuer ou non - vis-à-vis des populations
vivant dans la trajectoire présumée des coulées.
F. M.-A.
Samedi 24 juin 2000