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UNE NUIT AU PIED DE L'ÉRUPTION

Sous les feux de Pârvédi

Quelques scientifiques, des journalistes, des photographes et des cinéastes, dont la passion et le métier sont de fixer les humeurs du volcan, le spectacle de l'éruption du cratère, baptisé Pârvedi jeudi dernier, était jusqu'à présent limité à quelques "initiés". La réouverture de l'enclos au public met en théorie le festival de la nature à la portée de tout un chacun. Mais, Pârvédi se cache au bout de plusieurs heures de marche sur un terrain difficile, balisé en pointillé. Pas facile d'aller à la rencontre de la déesse.

Au lendemain du début de l'éruption du 23 juin, qui a depuis donné naissance au cratère baptisé Pârvedi, nous avions découvert sur le flanc sud-est du volcan des fontaines de lave sortant d'étroites fissures. Trois semaines plus tard, le volcan a bâti un cône culminant à près de 25 m de hauteur, haut comme un immeuble de six étages !
Ce patient travail de construction au rythme des projections n'a eu comme témoins que de rares privilégiés en raison de la météo exécrable et de la fermeture de l'enclos au public. De toute façon, l'éruption n'est accessible qu'à des randonneurs entraînés. Les interventions de la gendarmerie depuis le début du phénomène pour secourir des marcheurs en difficulté sont là pour le démontrer.
Une éruption volcanique développe ses plus beaux effets au coucher et au lever du soleil. L'éloignement du cratère Pârvedi et le mauvais temps régnant depuis quelque temps sur le massif du Piton de la Fournaise imposent pratiquement de passer la nuit sur place dans des conditions difficiles. Préparatifs minutieux avant de se mettre en route. Outre la tente, il faut tout emporter avec soi : la nourriture bien sûr, mais aussi l'eau en quantité suffisante pour tenir deux jours. Entre sept et huit heures de marche aller-retour, au minimum, plus ce qui est indispensable pour préparer le repas du soir et le petit déjeuner du matin suppose une présence conséquente, et de poids, dans le sac à dos.
Ultime check-list sur le parking du Pas de Bellecombe sous le regard curieux de ceux venus admirer le Piton de la Fournaise. Malheureusement, en ce samedi après-midi les nuages cachent partiellement le fond de l'enclos et le sommet disparaît par intermittence derrière un voile de brume.
Nombreux sont ceux qui ont pourtant bravé les éléments et entrepris l'escalade du Bory ou du Dolomieu, même si un panneau placé au départ du sentier signale clairement que l'éruption n'est pas visible du sommet.
Dans la descente vers le fond de l'enclos nous croiserons beaucoup de ces marcheurs, joyeux au départ, souvent épuisés sur le chemin du retour. Entre le Formica Leo et la Chapelle de Rosemont, par petits groupes, ils cheminent. En nous écartant sur la droite pour rejoindre un itinéraire emprunté par les scientifiques de l'observatoire, un rideau de brume nous plonge dans la solitude de l'enclos. Il est encore temps de faire demi-tour, mais dans la direction de l'éruption le ciel semble s'éclaircir.
Alors que nous n'avons pas encore quitté les larges dalles de lave où la progression est facile, rencontre inattendue avec deux scientifiques venus de métropole. Partis du sommet, ils ont rejoint la base du cratère principal sur le flanc ouest pour effectuer des mesures sur la conductivité électrique du sol.
"Faites attention à notre fil de cuivre", nous demandent-ils. De fait alors que nous sommes empêtrés par endroit dans les gratons qui se dérobent sous les pieds, il nous faut prendre garde à ne pas couper ce mince fil tendu par endroit comme un piège en travers du sentier.
Jusqu'au cratère Château-Fort, les scientifiques de l'observatoire possèdent leur trace. L'itinéraire moutonne de cône en cône et nous avançons sans réelles difficultés, attentif cependant à ne pas traîner afin de ne pas nous faire surprendre par la nuit. Au-delà du Château-Fort, les choses se compliquent et on avance davantage au jugé jusqu'à croiser le balisage de secours qui traverse l'enclos entre le Piton de Bert et le Piton de Partage en contournant le cratère principal par le sud.
Heureusement, les premiers grondements de l'éruption se font entendre dans le lointain. Lorsque le rideau de nuages daigne se déchirer, le cratère Pârvédi se dévoile crachant vers le ciel des projections qui font autant de traits d'or sur la toile blanche de la brume.
En suivant le balisage de secours, nous nous retrouvons à proximité immédiate de l'éruption. Le cône est impressionnant. A intervalles réguliers, les projections partent vers le ciel dessinant par moment une véritable toile de feu en arc de cercle. Dans le crépuscule, les pierres en fusion qui retombent piquettent de taches rouges le noir du cratère. Côté nord, s'étend une mer de lapilli tout à fait propice à l'installation du campement même si la présence sur le sol de bombes volcaniques dont certaines particulièrement volumineuses - une seule suffirait à mettre le feu à la tente - invite à la prudence.
Le ciel ne nous accorde qu'une brève accalmie pour planter la toile. La brume et une bruine fine mais tenace enveloppent le cône.
Fin du spectacle pourrait-on croire. Bravant les éléments, nous contournons prudemment le cratère par la gauche. Pârvédi cache de l'autre côté ses plus beaux atours.
Une lave épaisse et visqueuse a du mal à se frayer un chemin. Plus loin elle s'étale en une large étendue aux reflets d'or. Au dessus, le feu d'artifice est continu. Repli stratégique sous la tente. Pendant que mitonne une soupe de poisson puis des pâtes chinoises, le souffle puissant de Pârvédi nous tient compagnie, jetant vers le ciel des blocs que nous entendons dévaler les pentes du cratère. Dans la nuit, impossible de résister à la tentation d'ouvrir la tente. Entre deux farines de pluie jusqu'à 23 heures, sous la lumière de la pleine lune bientôt à la verticale du site, Pârvédy joue à guichet fermé une pièce son et lumière dont nous sommes les seuls spectateurs émerveillés.
Au matin, la déesse joue sa pudique. Le cône est à peine visible dans la lueur incertaine du petit jour. Les éclaircies sont chichement mesurées et attirent à chaque fois un ballet d'hélicoptères qui jouent à cache-cache avec les nuages.
De l'autre côté, le rideau est pratiquement tombé. Les coulées se forcent un passage. La croûte superficielle se fige et la lave qui continue à couler dessous entraîne parfois des télescopages de plaques.
Une gueule s'ouvre brutalement pour laisser échapper une langue épaisse et visqueuse d'un jaune d'or. Au sommet du cratère, explose à intervalles réguliers un lac de lave bouillonnant. Les deux premiers touristes arrivés sur les lieux (voir par ailleurs) se figent devant le spectacle.
Il faut pourtant bien s'arracher. La tente repliée, les sacs bouclés, bref conciliabule pour se mettre d'accord sur l'itinéraire à adopter : remettre ses pas dans ceux de l'aller, escalader le cratère principal (exclu) ou emprunter le balisage de secours en direction du Piton Kapor par le flanc Est, histoire de revisiter cette voie (retenu).
Un quart d'heure d'escalade, pénible, d'une coulée de gratons et nous sommes à pied d'uvre sur le tracé balisé de blanc. A nos pieds le cratère Pârvédi lâche son panache de fumée comme pour un adieu. Providentiellement, le beau temps revenu nous accompagne. Commence alors le long cheminement du retour avec un parcours en montagnes russes éprouvant au milieu parfois d'anciennes coulées de gratons ou de chaos de blocs enchevêtrés.
A partir du Kapor, le balisage de secours a été coupé par des coulées récentes. Il faut donc se frayer un passage dans du graton qui se dérobe en permanence sous les pieds ou sur des plaques de laves qui semblent s'ingénier à s'effondrer juste au moment où vous prenez appui dessus. C'est avec soulagement que nous retrouvons les larges dalles de lave qui nous conduisent au pied du Pas de Bellecombe, non sans avoir traversé les pénibles coulées de l'éruption de février dernier.
Un dernier effort pour avaler, à petite dose, les marches et c'est terminé. Oublié l'effort. Il ne nous reste dans les yeux que notre rencontre exceptionnelle avec la déesse Pârvedi un week-end de juillet dans l'enclos du Piton de la Fournaise.
Alain Dupuis


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GROS PLAN

Cinq heures à l'aller, 
cinq minutes au retour

Venus de métropole, installés à la Réunion, Magali et Nicolas n'ont pas résisté à l'appel du volcan. Samedi soir, ils ont passé la nuit au gîte du Pas de Bellecombe et se sont mis en route très tôt dimanche pour rejoindre le site de l'éruption.
"Nous sommes partis à 5h du matin, nous confient-ils lorsque nous les rencontrons au pied du cratère Pârvedi. Nous sommes montés au sommet et de là nous avons piqué droit sur l'éruption. Le bruit nous a guidé, le cône étant caché par la brume. Nous sommes arrivés vers 10h".
Magali et Nicolas ont donc été les premiers touristes à atteindre l'éruption. Cela méritait bien un petit coup de pouce du hasard. "Pendant que nous étions là, poursuivent-ils, un hélicoptère d'Heli-Lagon s'est posé avec à bord un caméraman photographe. Nous avons discuté et il nous a proposé de nous ramener au Pas de Bellecombe. Ainsi nous avons mis cinq heures à l'aller et cinq minutes au retour avec en prime un survol du lac de lave se trouvant dans le cratère".Comme Magali et Nicolas, plusieurs randonneurs ne sont pas contentés du belvédère naturel que constitue le cratère Maillard à l'aplomb de l'éruption et sont descendus voir de plus près l'activité.

Lundi 17 Juillet 2000