
"J'te dis que je vois rien ! C'est où tu dis ?" "Mais si, là, les tâches plus claires au-dessus de la crête...". Juché sur un piton volcanique surplombant le parking de la Vierge au parasol, un couple de touristes tente, toutes jumelles dehors et coupe-vent flambant neuf, de capter une fraction du spectacle qui se joue à quelques centaines de mètres. La narine fébrile, le jaret bondissant, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils les cherchent ces fumerolles. Malheureusement pour eux, la région de Bois-Blanc est noyée sous une pluie battante ce matin-là. Alors ils attendent. Dans la voiture. Sous les porches. Tous se sont précipités sur le site après avoir entendu la nouvelle, la veille au soir, ou au petit matin. Sur les banquettes, les plages arrières, coincés sous leur imperméable, les journaux du jour. Tous les moyens sont bons pour s'informer. "On a entendu dire que c'était le meilleur endroit pour voir. C'est un peu décevant. Surtout pour le temps." Bernadette et André viennent de s'installer à la Réunion. Ils sont servis. "On était déjà venus l'année dernière, en vacances et là, on était tombés en pleine éruption. J'étais parti avec des copains, trois fois. C'était fabuleux. On a tous vu des films mais là il y a les odeurs, la chaleur, le spectacle, il y a tout". Cette fois, André est venu en famille. Et les petites comptaient bien crapahuter sac au dos.
A quelques pas de là, Evelyne, institutrice en vacances familiales, est en ébulition. "Aujourd'hui pour tout dire, c'était journée plage. Mais quand on a appris la nouvelle, hier, c'était la grosse excitation. On a fait les Açores, on connaît pas mal l'Auvergne, ici on a regardé les cartes IGN et comparé les différentes coulées, alors les volcans on a quelques notions... Qu'on a essayé d'inculquer aux enfants...". A ses côtés, la fillette, flairant l'interro surprise, lève la tête et s'entortille dans son imperméable. "Il y a deux ans, j'ai passé presque trois mois dessus avec mes élèves de CM1. Les parents râlaient mais les enfants, eux, ont très bien accroché".
Au plus fort du milieu de journée, on ne compte pas plus d'une dizaine de véhicules stationnés sur le parking. Pas de quoi s'affoler mais la gendarmerie veille. "L'an dernier, à certains moments d'affluence, les gens se garaient des deux côtés de la route, qui est déjà très étroite. Il fallait les canaliser pour ne pas que la circulation soit bouchée.
"LES GENS, JE LES COMPRENDS"
Pour l'instant c'est calme mais on ne sait jamais comment les gens vont réagir au fil des heures et des informations qu'ils entendent" avertit un gendarme de la Compagnie de Saint-Benoît.
La pluie, qui redouble d'intensité, pousse les rares volcanologues amateurs sous le toit d'une voiture snack-bar, à commencer par Frédéric. Sauf que lui ne semble pas perturbé outre mesure par toute cette histoire. "Bien sûr, j'ai essayé de voir où ça en était.
Habitué, j'en ai vu 5 à 6 depuis que je suis né. Celle de l'année dernière je l'ai vue, et elle était spectaculaire. Donc là, les gens, je les comprends. Ce n'est pas donné à tout le monde de voir un tel phénomène. C'est un volcan passif. On ne risque rien. Je pense que c'est peut-être pour ça qu'on ne s'inquiète pas.
On verra dans quelques siècles...".
En face de lui Jonathan, placide, avoue tout de même ne pas en avoir mené large, hier au soir, en apprenant la nouvelle. "J'ai d'abord pensé à ma maison. J'habite à Bois-Blanc sur les hauteurs. En 77, j'avais déjà eu peur. Hier soir, quand on a annoncé la nouvelle, les gens se sont précipités. Il y avait jusqu'à une quarantaine de voitures. Depuis Piton jusqu'ici. Aujourd'hui, il n'y a pratiquement que des touristes. Mais pour nous en fait, ça ne change pas grand chose. Y compris au niveau des affaires. On reste plus tard le soir, c'est tout. Ce soir, faut voir mais hier par exemple, je suis resté jusque deux heures du matin."
On pourrait croire les gens blasés par la fréquence des éruptions, récemment. Mais vacanciers ou pas, hier matin, malgré les nuages, et le manque de visibilité ils en sont sûrs : ces fumeroles, ils les ont vues.
S. C.
Mercredi 21 Juillet 1999