Le Journal de L'Ile de la Réunion    25 Mars 1998 
L'enclos du volcan rouvert au public deux semaines après le début de l'éruption du 9 mars

Tentation sécuritaire ou malentendu ?

Au contraire de la route du littoral dont les falaises peuvent à tout instant s'effondrer sans crier gare sur ses dizaines de milliers d'usagers quotidiens - témoin l'éboulement de lundi matin - les éruptions du Piton de la Fournaise, elles, n'ont jamais provoqué mort d'homme. Et pourtant, très curieusement, c'est bien l'enclos que l'on vient d'interdire d'accès pendant deux semaines, pas la quatre-voies pourtant minée par les pluies torrentielles de février ! Allez comprendre...

Deux cas de figure semblent se présenter désormais en cas d'éruption volcanique à la Réunion. Et tous deux débouchent immanquablement sur une fermeture prolongée de l'enclos, comme chacun a pu le constater.
Ou bien un danger imminent, réel et sérieux, impose une interdiction d'accès et dès lors une explication claire et argumentée apportée par l'équipe scientifique en charge du volcan doit la faire admettre par le plus grand nombre; ou bien, une fois l'éruption stabilisée, la présence de la foule - comme cette année en particulier - laisse craindre des débordements préjudiciables à la sécurité publique. Et dans ce dernier cas, les autorités préfèrent maintenir le public à l'écart des sites éruptifs, sans qu'aucune justification précise étayée par des arguments scientifiques ne vienne appuyer leur décision, ce qui semble bien avoir été le cas depuis une dizaine de jours.
Si l'interdiction de l'accès du grand public à l'enclos du volcan est justifiée en cas d'éruption imminente ou tant que l'activité éruptive n'est pas stabilisée, d'autres raisons, assurément obscures, - on n'ose pas parler de "critères" - viennent d'entraîner sa fermeture prolongée, privant inutilement du spectacle tous ceux qui avaient pourtant envie d'y assister.

SAVOIR COMPTER SUR LA SAGESSE DE L'HOMME

Beaucoup de Réunionnais familiers du Piton de la Fournaise et de passionnés de volcans venus exprès d'Europe - nous en avons rencontrés - ne nous ont pas caché leur consternation. Jamais en trois siècles et demi d'histoire l'accès à l'enclos n'a été verrouillé comme ces quinze derniers jours à l'occasion de cette première éruption survenue après cinq années et demie de sommeil du Piton de la Fournaise.
En 1998, la tentation sécuritaire a pris le pas sur le droit légitime à l'appropriation d'un événement naturel dont les scientifiques avaient annoncé au bout de quelques jours qu'il ne présentait plus de danger. Les habitants de l'île ont toujours su s'accommoder de leur volcan, malgré quelques vicissitudes toujours bien acceptées.
L'homme a d'ailleurs su faire lui-même la part du feu au fil des siècles, renonçant par exemple à s'installer dans la partie basse de l'enclos qu'il avait tenté de coloniser; il s'est contenté d'y installer une Vierge au parasol à laquelle il sait pouvoir accorder sa confiance - naïve peut-être - pour le protéger des colères de Vulcain.
Or, aujourd'hui, pour la première fois dans l'histoire de la Fournaise, comme s'il s'agissait d'un vulgaire parc d'attractions - suprême injure à la nature ! - l'administration a imposé de façon prolongée des horaires de descente dans l'enclos du volcan pour approcher l'éruption de jour, conditionnant les visites de nuit à l'accompagnement par des guides !
Au-delà de la polémique sur ces accompagnements payants, c'est plutôt l'infantilisation du public induite par cette série de mesures qui aura frappé les esprits.
Principal argument de l'administration à l'origine de ce verrouillage du volcan: la volonté de canaliser les "flux" - dernier mot à la mode - alimentés par le "battage médiatique", déploré sans état d'âme et publiquement par certains représentants de l'administration.
Si le système de navettes du week-end est incontestablement le seul possible - justifié par l'explosion du parc automobile, la démographie galopante, l'attirance pour un spectacle rarement aussi visible depuis le Pas de Bellecombe et les propres limites de ses voies d'accès et de son parc de stationnement -, en revanche, on s'explique mal cette grande crainte de voir les visiteurs du volcan descendre dans l'enclos alors qu'un peu d'information aurait sans doute suffi à réguler leur flot.
Pourvu qu'il ne s'agisse que d'un simple malentendu.

Informer plutôt qu'interdire

La façon dont a été gérée l'actuelle éruption devra servir de leçon en matière de communication avec le public dans la perspective d'une future éruption du Piton de la Fournaise. L'administration, à qui incombe la sécurité des usagers, ne manque pas de partenaires pour l'aider dans sa tâche.
Si l'on sait, par expérience, que toute concentration de foule - visite du pape à la Réunion, concert, rencontre sportive, etc. - est source possible d'incidents, n'est-il pas cependant plus valorisant d'organiser que d'interdire, comme le revendiquait déjà Jacques Lougnon il y a vingt-cinq ans à propos d'une autre éruption du volcan ?
De sécurité publique, parlons-en : en dehors des aménagements routiers et touristiques dont le caractère urgent et indispensable apparaît aujourd'hui (les conseils régional et général renouvelés pourraient s'y attaquer sans attendre, le dossier n'est pas si futile), pourquoi ne pas jouer la carte de la responsabilisation du public ?
Moindre mal en attendant la future quatre-voies du volcan () les navettes ont bien su se faire accepter; pourquoi en irait-il différemment de consignes de discipline et de prudence dispensées aux visiteurs ?
Plutôt que de parquer des centaines de spectateurs à la fois sur un site aussi malaisé que le Piton de Partage - et finalement presque dangereux puisqu'on s'est résolu à le sécuriser huit jours après son ouverture ! -, il aurait mieux valu laisser les marcheurs capables de s'y rendre aller sur le site de l'éruption dont les communiqués de l'observatoire indiquaient l'absence de danger dès le 13 mars.
Dans l'avenir, Comité du Tourisme, Office national des forêts, Maison de la montagne pourraient avoir chacun leur rôle à jouer vis-à-vis du public: information sur le parcours vers l'éruption, sur l'équipement à emporter, sur le nécessaire respect de l'environnement. Leur action serait d'autant plus utile qu'une part importante des visiteurs attirés par les éruptions se recrute en dehors des bataillons habituels des randonneurs. On y trouve un public familial, le plus souvent peu familiarisé avec la montagne et donc mal préparé à affronter soleil ou intempéries en altitude.
Les éruptions du volcan constituent sans aucun doute des occasions exceptionnelles de rapprocher les habitants de l'île du milieu naturel alors que l'influence des modes de vie modernes tend à les en détacher.



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