Le Journal de L'Ile de la Réunion    25 Mars 1998

Vivons dangereusement !

Revers de la médaille: l'évolution d'une société ne se mesure pas toujours à l'aune de ses audaces. Les éruptions du volcan, dans la tradition réunionnaise, ont toujours pourtant représenté une fête, où foule n'est pas forcément synonyme de pagaille et de danger. Quelques exemples.

FÉVRIER 1981 : UNE GRANDE KERMESSE

Les cas d'interdiction d'accès à l'enclos la nuit sont rares et limités dans l'histoire récente de la Fournaise. Le 3 février 1981 - mais il s'agit de la première éruption suivie par l'observatoire volcanologique, entré en service fin 1979, ceci explique peut-être cela - la préfecture fait fermer la route du volcan depuis le 27e kilomètre chaque nuit de 19h30 à 7 h ! La descente dans l'enclos n'est possible qu'entre 7h et 19h30, moyennant relevé des identités au Pas de Bellecombe. Des groupes de gendarmes sont postés à la Chapelle de Rosemont, et près des cratères sommitaux puisqu'il faut emprunter le sentier de la Soufrière pour parvenir à proximité du cratère Julien qui vient de naître.
Néanmoins, ces restrictions seront levées en quelques jours à peine (une fois rétabli le sentier de la Soufrière, coupé par une coulée de lave !) et le Journal de l'île titre à sa une (édition du 9 février 1981): "Grande kermesse à la Fournaise" au-dessus de cet article: "Plus de trois mille visiteurs sont partis, au cours du week-end, du Pas de Bellecombe pour le flanc nord-est du Dolomieu, où une nouvelle cheminée volcanique s'est ouverte la semaine dernière. Cette foule de curieux, qui tient du pèlerinage, de la partie de campagne et du cross des amateurs, a été observée par nos journalistes"
Belle démonstration : en dépit d'un site plus difficile d'accès que celui de l'actuelle éruption, en dépit de la saison d'été propice à une météo capricieuse, en dépit de la foule qui s'est manifestée et en dépit de l'absence d'un dispositif de sécurité exceptionnel, aucun accident ou incident sérieux n'a entaché cette "kermesse".

AOÛT 1985 : UN MONSTRUEUX EMBOUTEILLAGE

La Réunion tout entière n'a pas attendu le 9 mars 1998 pour se précipiter vers son volcan. Le 5 août 1985, à 23h40, un rideau de feu déchire le fond du nord de l'enclos Fouqué, à proximité du cratère Magne. Sans attendre, dès le 6 août au matin, l'Office national des forêts entreprend le balisage du parcours. "En fin de matinée, rapporte le Journal de l'île du 7 août, le préfet, profitant de la réunion de presse organisée à la suite de travaux du Comité de prix [ndlr: l'administration, à l'époque, ne se transportait pas en grande pompe pour un oui ou un non sur le théâtre de la "catastrophe", laissant à juste titre aux scientifiques le soin d'évaluer la situation], a informé les journalistes des mesures prises pour que les Réunionnais puissent aller une fois encore admirer ce spectacle grandiose en toute sécurité".
De fait, poursuit l'article "à peine le balisage terminé, les visiteurs sont arrivés". "Conformément aux autres fois, les gendarmes sont présents au Pas de Bellecombe, tandis que quelques autres campent à hauteur du cratère Magne". On est loin du déploiement de forces actuel
Le premier soir de l'éruption, les Réunionnais se précipitent pour voir "leur" volcan. Un engouement d'autant plus compréhensible que le spectacle est visible du Pas de Bellecombe.. "L'afflux des véhicules, rapporte le Journal de l'île du 8 août, s'est traduit par un embouteillage monstrueux depuis le Nez de Buf [ndlr: où s'arrêtait l'asphalte à l'époque], dans la nuit de mardi à mercredi : aux parkings anarchiques, quelques pannes dans la Plaine des Sables se sont ajoutées et il fallait parfois attendre plus de deux heures pour passer. De nombreux automobilistes, pressés de voir le nouveau caprice de la Fournaise, avaient délibérément choisi de continuer à pied () En fait, cette éruption ne présente aucun danger pour la population () Par contre, les recommandations de prudence restent en vigueur et il faut essayer de les respecter pour ne pas s'exposer à des risques inutiles". Un appel entendu puisque, en vingt-quatre heures, aucun incident notable n'est à déplorer malgré l'afflux estimé de trois milliers de visiteurs, chiffre fort correct pour un jour de semaine à une époque où la médiatisation des éruptions n'avait pas encore connu les sommets actuels.

JUIN 1987 : ALLEZ, ON OUVRE...

Le 9 juin 1987, une crise sismique débute au Piton de la Fournaise. Un communiqué de la préfecture annonce qu'il est "déconseillé d'accéder à l'intérieur de l'enclos : le versant nord-est et est du Dolomieu doit être considéré comme une zone de totale insécurité". L'après-midi du 10 juin, l'éruption attendue se produit, à l'intérieur du cratère Dolomieu : "Pour des raisons de sécurité, l'accès de l'enclos du volcan est interdit jusqu'à nouvel ordre", indique un nouveau communiqué de la préfecture qui poursuit : "Il reste évident que si de nouvelles informations nous parvenaient permettant d'ouvrir à la population réunionnaise la possibilité d'observer ces phénomènes sismiques (sic) dans des conditions normales de sécurité, cette interdiction serait levée immédiatement". En dehors de cette constante de l'administration, encore vérifiable de nos jours, d'avoir des difficultés à maîtriser certaines notions scientifiques, le préfet Jean Anciaux - dont les avis tranchés restent encore dans les mémoires - semble pour le moins soucieux de concilier impératifs de sécurité et souci de répondre aux attentes d'un public que des liens affectifs forts unissent à son volcan
L'incertitude quant à la suite des événements justifie pour sa part la nécessité de maintenir l'enclos fermé, on en conviendra : arrêt de la première fissure au bout d'une douzaine d'heures d'activité, reprise une douzaine d'heures plus tard sur un autre point, toujours dans le cratère sommital
Néanmoins, la préfecture, moins de quarante-huit heures plus tard, le 12 juin à 10 heures du matin, publie ce communiqué : "La phase éruptive se poursuit. Son activité est actuellement stationnaire mais des risques d'éruption persistent pour les prochains jours. L'enclos ne peut en conséquence qu'être partiellement rouvert, à compter du 13 juin. L'accès au cratère Bory par la chapelle de Rosemont sera autorisé. En revanche l'accès à la Soufrière reste fermé et tout contournement par l'Est du Dolomieu reste interdit".
Deux jours et demi après le début d'une éruption encore susceptible d'évoluer, la préfecture permet donc au public d'accéder à l'éruption, sans restriction autre que celle d'éviter les pourtours du cratère Dolomieu, estimés instables surtout dans la perspective d'une nouvelle reprise d'activité Mais de jour comme de nuit, l'enclos reste accessible, c'est bien le principal.



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