ENTHOUSIASME ET PAGAILLE
Depuis la nuit de dimanche à lundi exactement, le réseau
de surveillance du volcan n'enregistre plus aucun signe tangible de circulation
du magma. Un indice que corroborent les observations de terrain : les scientifiques
présents dans l'enclos lundi n'ont détecté aucune
odeur, n'ont observé aucun dégazage, phénomène
correspondant à la circulation de la lave. Le panache qui s'échappe
encore faiblement du cratère du Piton Kapor n'est qu'un nuage de
vapeur. On peut observer un tel phénomène sur les coulées
récentes, même plusieurs mois ou plusieurs années après
la fin d'une éruption, sous l'effet de l'humidité nocturne
ou de la pluie qui s'infiltre dans leur cur encore brûlant
En tout état de cause, l'éruption de ce lundi 9 mars
1998 restera dans les mémoires, pour plusieurs raisons.
Survenue après cinq ans et demi de sommeil du Piton de la Fournaise,
elle a déclenché un élan d'enthousiasme comme jamais
il avait été donné d'en observer. L'indescriptible
pagaille qui a accompagné les mouvements de foule difficilement
canalisés vers le Pas de Bellecombe devra être prise en compte
dans le cadre d'un futur schéma d'aménagement touristique
de la région du volcan. On ne saura sans doute jamais combien de
visiteurs la Fournaise a reçus en six mois, répartis entre
l'enclos et la Vierge au Parasol : 100, 200 000 ou plus ? Un record assurément.
Autre record, sur lequel le Journal de l'île revenait encore
récemment (encart de quatre pages à l'occasion des six mois
de l'éruption, le mercredi 9 septembre) : la durée de cette
éruption, hors du commun. Survenant après un temps de repos
exceptionnellement long (plus de cinq ans et demi après la dernière
éruption du 27 août 1992), elle est semble-t-il la plus longue
qu'ait connue l'homme depuis qu'il a mis le pied sur l'île, il y
a 350 ans environ. Les records précédents ne dépassent
pas 150 jours; encore sont-ils sujets à caution, en raison de l'imprécision
des chroniques dont nous pouvons disposer.
L'éruption du 9 mars se distingue par ailleurs par les formes
d'activité auxquelles il a été donné d'assister.
Spectaculaires fontaines de lave sur les cratères du 9 mars, visibles
du Pas de Bellecombe (d'où l'affluence), débordements spectaculaires
à proximité du Piton de Partage (très accessibles
au public, par intermittence pendant plusieurs mois), puis coulées
vers la route nationale 2, à la Vierge au parasol (fin juillet,
début août) et enfin coulée hors enclos au mois d'août
: le Piton de la Fournaise a entretenu un rare suspense sans finalement
mettre en péril ni les zones habitées ni de réalisations
humaines malgré la menace potentielle, alors que les images des
éruptions de 1977 et de 1986 surgissaient déjà dans
toutes les mémoires. Comme on le sait, la coulée de la Vierge
au Parasol s'est arrêtée le 4 août à 2,50 m de
la chaussée de la RN 2 ! Quant aux coulées hors enclos, elles
ont stoppé leur progression à plusieurs kilomètres
du village de Bois-Blanc
SPECTACULAIRE MAIS PAS SI DANGEREUX
Finalement, l'enclos du volcan s'est transformé en un vrai parc
d'attraction plusieurs mois durant entre mars (si l'on excepte la fermeture
abusive de l'enclos au début de l'éruption) et novembre.
Barbecue sur les coulées au Piton Kapor, moulages de lave incandescente
à la Vierge au Parasol : Réunionnais et touristes s'en sont
donnés à cur joie sans qu'aucun incident ou accident sérieux
n'ait été à déplorer. Une chance sans doute.
Comme quoi le site de l'éruption, en dépit de sa fréquentation
record, n'était pas vraiment beaucoup plus dangereux que les autres
sites naturels de l'île.
A quand la prochaine éruption ? Au cours des mois à venir,
l'observatoire volcanologique va poursuivre ses tâches de recherche
et de surveillance. Analyser l'éruption qui vient de s'achever représente
un travail de longue haleine qui occupera non seulement les scientifiques
installés dans leur laboratoire de la Plaine-des-Cafres mais leurs
homologues basés dans différents centres de recherche français
et étrangers. Leurs travaux devraient alimenter prochainement des
publications dans les revues scientifiques.
Quelle sera la durée de l'attente jusqu'au prochain soubresaut
du volcan réunionnais ? Il n'existe aucune règle en l'espèce,
une activité longue ne débouchant pas forcément sur
un temps de repos long. De même, il ne faut pas attribuer la longueur
de l'éruption qui vient de s'achever à la longue période
de repos qui l'avait précédée ! Statistiquement, cette
observation ne tient pas. Seule certitude : depuis 350 ans, le Piton de
la Fournaise est crédité d'une éruption tous les 12
à 16 mois en moyenne. Un atout indéniable pour le tourisme
!
François Martel-Asselin