24 Mars 1998
Le point, deux semaines après l'éruption du
Piton de La Fournaise, un certain lundi 9 mars à 15h05
Comme un concert des Rolling Stones !

En 1992, date de la dernière éruption, et a fortiori avant,
le terme "gestion de crise" était inconnu au bataillon (de gendarmes)
ou presque. Il a fallu l'inventer, compte tenu de l'augmentation des plaques
minéralogiques, du surcroît d'intérêt ou de curiosité
des Réunionnais et des touristes. Il faudra s'en souvenir : une
éruption, ça se gère aujourd'hui comme un concert
des Rolling Stones !
On n'en est pas tout à fait à l'affluence record pour une
"date" de Mick et de sa bande dans Central Park mais, de mémoire
de gendarme, de volcanologue, d'éleveur de la Plaine-des-Cafres
et d'habitant de Bourg-Murat, on n'avait jamais vu autant de monde gravir
le long ruban d'asphalte et de latérite menant au Pas de Bellecombe
afin d'admirer l'éruption de La Fournaise.
Les gendarmes estiment à environ 7 000 le nombre des visiteurs
par jour la première semaine, premier week-end non compris, bien
évidemment. Ces vendredi 13, samedi 14 et dimanche 15 mars, quelque
30000 personnes se seront pressées sur le Pas de Bellecombe. La
fréquentation pour la deuxième semaine du phénomène
éruptif revient à la hauteur des premiers jours (7 000 visiteurs
par jour) jusqu'au vendredi 20 mars.
Le temps, jusqu'alors favorable, retourne sa veste doublée d'un
épais brouillard et hâche menu les statistiques qui chutent
à 2 000 visiteurs/jour, vendredi 20, samedi 21 et dimanche 22 mars.
Hier, aux environs de 15h, deux semaines très exactement après
l'éruption du 9 mars, quelque 600 personnes se trouvaient sur le
site. Au final de la journée, environ 2 500 visiteurs ont posé
le pied sur le Pas de Bellecombe. Selon la gendarmerie, près de
2 200 personnes ont foulé le plancher de l'enclos depuis le lundi
16 mars à 9h, date de son ouverture au public.
CENT MILLE VISITEURS DEPUIS LE 9 MARS
Plus de 100 000 personnes auraient vu, et pour certaines, revu l'éruption
depuis le 9 mars ! Ce n'est bien sûr -alors que l'éruption
se poursuit et en l'absence d'une comptabilité chirurgicale comme
la frappe du même nom - qu'une estimation. Il faudrait ajouter les
centaines d'automobilistes qui ont rebroussé chemin après
avoir risqué l'infarctus du myocarde et tous ceux qui ont défilé
sous le nez de la Vierge au Parasol - un bon millier dimanche 22 mars -
pour voir l'éruption de loin, assez loin en tous les cas, pour ne
payer ni navette, ni accompagnateur. Comme dit le lieutenant-colonel de
gendarmerie Yannick Trocmé, chargé de l'emploi des unités
et de la coordination, autrement dit la "cheville ouvrière" du dispositif
: "Il a fallu s'adapter". "On disposait d'un plan volcan mais comme tous
les plans, on ne l'a pas appliqué, hormis dans les premières
heures lorsque l'on a fermé la route forestière et aménagé
les parcs de stationnement du Pas de Bellecombe. L'afflux de population
a été bien au-delà de toutes les estimations et nous
avons déclenché, comme l'on dit, la gestion en cours d'action",
expliquait hier le lieutenant-colonel Trocmé. En d'autres termes,
il fallait parer au plus pressé.
Le point de saturation était sur le Pas de Bellecombe on ne
peut plus vite atteint (3 000/3 500 personnes). Le maître mot sera
donc "réguler", sous-entendu les flux de circulation, si tant est
qu'on puisse parler de flux. Le 10 mars, le préfet Robert Pommiès
décide de limiter l'accès au volcan aux "VL" (véhicules
légers) mais réserve au vendredi 13 l'emploi de sa botte
secrète : l'interdiction totale de la route forestière aux
particuliers, sauf sauf s'ils achètent un ticket de transport à
la Sotrader, société d'économie mixte dépendant
du conseil général, donnant droit à l'accès
aux cars et taxis collectifs. Trente des premiers et une quarantaine des
seconds sont prévus. Il en faudra plus, compte tenu du fait que
lesdits transports ne pourront pas approvisionner correctement, bloqués
qu'ils seront dans les bouchons monstres. Paraît-il également
que les chauffeurs, à qui l'on avait omis de dire qu'ils se serreraient
la ceinture, auraient débrayé sur le tas La réussite
du plan de circulation que le préfet comparait allègrement
à celui mis en place à Albertville pour les J.O. d'hiver
de 1992, serait au rendez-vous du week-end suivant avec la pose de "robinets"
routiers à la Plaine-des-Cafres et à la Plaine-des-Palmistes
pour enrayer le flux de voitures en surnuméraire. Pourtant, tout
ça n'aura servi à rien ! C'est le drame, poursuivait en substance
le lieutenant-colonel Trocmé, "dans deux ou trois ans, tout ce plan
sera à revoir et à adapter de nouveau"
Philippe Linquette
REPÈRES
* Montée en puissance
Une dizaine de gendarmes de la Compagnie de Saint-Pierre était à
pied d'uvre dès l'état de préalerte le 8 mars. Ils
seront bien vite complétés par des éléments
du peloton motorisé, la brigade de gendarmerie de haute montagne
(huit puis 12 personnes), deux pelotons de gendarmes mobiles de Luçon,
renforcés d'un escadron de Thionville, sans compter des éléments
de commandement du groupement, cinq réservistes, deux sections du
2e Rpima, une unité du RSMA et 30 sapeurs-pompiers. Ces derniers
ont mené jusqu'à présent 276 interventions dont 18
évacuations. Outre le PC opérationnel du Pas de Bellecombe
(disposant d'une valise Inmarsat), un PC régulation a été
installé en bas de la route forestière (pour lequel ont été
tirées quatre lignes téléphoniques).
* Accompagnement de nuit
Jeudi 19 mars, trois accompagnateurs en montagne ont mené deux groupes
de 30 personnes (en deux rotations) à proximité des coulées
pour un tarif par personne de 150 francs. Pour cinquante francs de moins,
cinq accompagnateurs ont encadré vendredi 70 personnes (quatre départs
: 17h, 20h, 23h, 3h), ils étaient sept samedi pour accompagner 160
personnes. Dimanche, angines et fatigue physique obligent, ils n'étaient
plus que trois pour encadrer 100 personnes. Ce jour-là, 40 visiteurs
ont été refusés, déclarait hier Isabelle Nativel,
de la Maison de la montagne.