23 Mars 1998
Un bon millier de personnes sont venues hier à la Vierge
au Parasol pour observer - gratis - les coulées de lave
Fronde populaire à Sainte-Rose
De mémoire de camelot, jamais il n'y a eu autant de pèlerins
à la Vierge au Parasol, hors fête du 15 août. Hier encore,
de drôles de pèlerins, pas très catholiques, sont venus
admirer avec des jumelles, des caméras vidéo, voire des longues
vues, le spectacle des coulées de lave sur les pentes de l'enclos
sans bourse délier, sans ticket, navette, ni accompagnateur !
Deux mille personnes, seulement, se sont déplacées hier jusqu'au
Pas de Bellecombe, une misère. Par contre à 17h, dans l'enclos
aux abords de la Vierge au Parasol, 300 voitures étaient garées
vaille que vaille dans les deux sens (direction Saint-Philippe et Sainte-Rose),
de part et d'autre de la route nationale et tête-bêche dans
les parcs de stationnement sommaires. Un bon millier de personnes en tout,
du jamais vu, de mémoire de Joseph. Le Saint-Rosien avait tendu
son petit étal et proposait à la vente ses bananes et ananas,
comme il le fait souvent le dimanche sur le parking, face à la Vierge
en bleu et blanc. "Depuis une semaine, les gens viennent de partout. Le
mot s'est transmis qu'on voit bien les coulées. Comme il y a un
à-pic, cela fait comme des cascades !", racontait Joseph, au pied
de la Vierge. Un bien beau spectacle, un peu gâché malgré
tout par un brouillard récalcitrant. "On a vu les coulées,
au moins quatre, mais on attend le début de soirée car les
couleurs sortent mieux à ce moment-là", expliquait hier Annick,
venue de la Rivière-Saint-Louis. D'autres étaient venus de
Saint-Denis comme Johnny et Sandrine qui auraient bien voulu emprunter
le sentier de la cage aux Lions mais l'accès est toujours officiellement
interdit. Des familles entières s'étaient déplacées.
Noë, sa femme et ses trois enfants, Sophie, Emeline et Laurent, tentaient
eux aussi de pénétrer, cahin-caha, la drôle de forêt
figée. "C'est la première fois qu'on vient admirer les coulées
depuis l'éruption. On est venu avec les enfants parce qu'elles pourraient
avoir des devoirs à faire à l'école sur le volcan.
C'est intéressant pour elles", expliquait Noé, son petit
dernier sur les épaules. Son épouse marchait l'il vissé
à une caméra vidéo. Noé, le Bénédictin,
comme son illustre homonyme avait prévu le pire : "J'ai fait demi-tour
sur la route et je me suis garé pour repartir vers Saint-Benoît,
on ne sait jamais si les coulées arrivent jusqu'à la route
nationale !" Des coulées, Nicolas, en comptait neuf (son âge
d'ailleurs), depuis le kiosque où lui et sa famille - 11 personnes
en tout, venues de Saint-Louis - s'étaient abrités. "Les
coulées se trouvent au moins à dix kilomètres d'ici.
Peut-être, arriveront-elles mercredi jusqu'à la route !",
supputait l'un des membres de la famille, assise tout autour de la table
sur laquelle avait été tendue une nappe pour le pique-nique.
Vendredi soir, à la fraîche, ils auraient été
1 000, 2 000, 5 000 selon certains, à admirer les éclaboussures
de feu dans le ciel rendu à la nuit. "C'est simple, les gens se
garaient à proximité des maisons de Piton Sainte-Rose, on
ne circulait plus sur la route nationale !", expliquait hier Bernard, un
camelot du dimanche lui aussi. Logique, aurait dit Monsieur Spock, le spectacle
est gratuit ! "Le problème avec le volcan, c'est qu'il faut payer.
Je comprends que ce soit une bonne chose pour les transporteurs et les
accompagnateurs mais je ne voudrais pas que ça tombe dans les caisses
de l'Etat !", prévenait Bernard. Dans les caisses de l'Etat, non,
mais dans les siennes et celles de ses confrères, oui. Pistaches,
fruits et autres sandwiches dispensés par un camion-bar qui avait
flairé la bonne affaire, se sont arrachés. Du moins, ne payait-on
pas le car, l'accompagnateur ou dieu sait quoi encore ? "Là-haut
(sur le Pas de Bellecombe), il faut payer, ici c'est gratuit. Moi, je prends
le car jusqu'à Saint-Denis depuis Saint-Pierre et je ne paye pas
40 francs mais c'est la somme qu'on vous réclame pour faire 22 kilomètres
(Ndlr : 47 km aller-retour très exactement) ! C'est dégueulasse,
les gens qui n'ont pas d'argent ne peuvent pas aller voir l'éruption.
On habite sur une île volcanique et il faut payer ! Je dis que c'est
une mafia de l'argent qui s'est mise en place", rouspétait Jean-Yves.
"Le volcan c'est du commerce", déclarait hier Noé. Il y aurait-il
comme du boycott dans l'air ?
Philippe Linquette