
L'HOMME QUI AVAIT SON CRATÈRE
Le groupe acquiesce à l'idée de rallier le cratère
Maurice-et-Katia-Krafft, tout proche et dont les coulées dispensent
une chaleur bienvenue. Le terrain jusqu'alors accessible en savate deux-doigts
(!) exige cette fois des chaussures plus confortables. Gants conseillés
en cas de chute dans les scories. En attendant les premières lueurs
du jour, petit déjeuner succinct, installation du matériel
photo ou assoupissement sont le lot de chacun. Anne, l'une des guides,
passionnée de volcans, s'emploie à répondre aux questions
des clients.
Parmi eux, qui a souhaité ne pas être nommé ici,
on trouve - excusez du peu - un autre passionné dont le nom est
resté attaché à un cratère de l'enclos né
au cours d'une des nombreuses éruptions de la période 75-76.
Cherchez bien, la carte au 1/25000 sous le nez "Il y avait déjà
eu plusieurs phases dans cette éruption. J'étais là,
en train de manger une boîte de maquereaux, quand soudain ça
s'est ouvert devant moi". A l'époque, on donnait volontiers à
un nouveau "cratère" le nom de celui qui y parvenait le premier.
Aujourd'hui, avec les hélicoptères, cette époque est
révolue
Plus que discret, notre "héros" ne fait pas grand cas de son
involontaire découverte et déplore presque, en maugréant,
l'existence de la "station volcanologique", s'en remettant volontiers à
Haroun Tazieff qui, à propos de la Fournaise - et notre homme désigne
du doigt les cônes de l'enclos - parlait d'une "taupinière"
! "Trop de battage a nui au volcan", estime-t-il encore d'où la
situation à laquelle on est arrivé aujourd'hui avec les interdictions
d'accès que chacun connaît. Avec ce comble dont il est victime:
lui qui a vécu intensément le volcan, en toute liberté,
en toute responsabilité, contribuant à sa connaissance à
une époque où seule une poignée de fidèles
lui rendait hommage, doit ces jours-ci s'incliner devant une réglementation
aveugle pour voir l'éruption de nuit. Nostalgie, quand tu nous tiens
La mer de nuages s'embrase trop rapidement, des bancs de brume se déchirent,
se reforment en haut des Grandes pentes tandis qu'avions et hélicoptères
entament leur ballet.
Une file serrée de marcheurs en provenance du Pas de Bellecombe,
la première vague des promeneurs de jour, jaillit, aussitôt
canalisée par les rubans de plastique qui balisent l'itinéraire
autorisé. La tente kaki du poste médical avancé des
sapeurs-pompiers s'anime. L'enclos se réveille avec ses gendarmes
postés toutes les quelques centaines de mètres le long du
parcours, porte-voix en main, au cas où Il est vrai que le brouillard
menace tout à coup; une classe entière inquiète, seulement
parvenue au pied du Pas de Bellecombe, se hâte vers l'éruption
pour éviter d'être invitée à rebrousser chemin
par un gendarme ! La pluie la rattrapera dans l'après-midi et entraînera
l'annulation de la première des quatre sorties nocturnes.
Hier soir, les accompagnateurs annonçaient avoir emmené
120 personnes sur le site de l'éruption au cours des deux premières
nuits.
Des réservations ont déjà été prises
pour le début de semaine, ne laissant aucun doute sur l'envie des
Réunionnais de voir leur volcan de toujours plus près, la
nuit surtout. La baisse du tarif des sorties accompagnées (voir
notre édition d'hier), ramené à un niveau plus raisonnable,
si elle a répondu aux protestations ne satisfait pourtant toujours
pas ceux qui souhaitent admirer l'éruption en toute liberté.
* Sorties de nuit dans l'enclos: inscriptions sur place,
au pas de Bellecombe, au stand des accompagnateurs, une heure au moins
avant les quatre départs organisés (17h, 20h, 23h, 3h).
100 F par personne.