Le Journal de L'Ile de la Réunion    22 Mars 1998


EN ATTENDANT UNE ÉVENTUELLE RÉOUVERTURE DE L'ENCLOS LA NUIT

Suivez le guide

Depuis jeudi soir, il est possible de descendre dans l'enclos la nuit pour voir de près l'éruption à condition d'être accompagné d'un guide. Les réservations affluent, d'autant que le tarif a été revu à la baisse.

Trois heures moins le quart vendredi matin au Pas de Bellecombe, devant la tente de l'équipe du gîte: dernières mises au point en dégustant une boisson chaude ou en s'attardant sur les T-shirts spécial Fournaise mars 1998. Malgré la température, douce pour une nuit à 2300 mètres d'altitude, chacun s'est - sans doute trop - chaudement équipé pour cette sortie vers l'éruption. Trois guides de moyenne montagne diplômés vont encadrer la deuxième édition de la nuit, la précédente étant rentrée deux heures plus tôt. Les deux cônes en activité, à l'autre bout de l'enclos, crachent leurs fontaines de lave, comme pour nous faire de l'il. D'ailleurs, on voyait leurs reflets dans les nuages depuis Saint-André.
La descente de l'escalier du Pas de Bellecombe débute après un comptage par les gendarmes en faction. En bas, on tombe déjà la veste pour éviter la surchauffe. Les faisceaux des lampes s'égrènent dans la nuit, se regroupant le temps d'une pause. Enfants (de plus douze ans), touristes métropolitains, habitants de la Réunion forment ce vert luisant sautillant dans le fond de l'enclos. En une heure et quart, avec pour finir un raidillon qui tient de l'escalier infernal de la bonne vieille boîte à rire des champs de foire - un pas en avant, deux pas en arrière - chacun reste souffle coupé face au Piton Kapor, cinquante mètres devant. Un festival d'étincelles dans la nuit encore noire tout à coup emplie par un vent glacial. Les flashes crépitent inutilement depuis le Piton de Partage.

L'HOMME QUI AVAIT SON CRATÈRE

Le groupe acquiesce à l'idée de rallier le cratère Maurice-et-Katia-Krafft, tout proche et dont les coulées dispensent une chaleur bienvenue. Le terrain jusqu'alors accessible en savate deux-doigts (!) exige cette fois des chaussures plus confortables. Gants conseillés en cas de chute dans les scories. En attendant les premières lueurs du jour, petit déjeuner succinct, installation du matériel photo ou assoupissement sont le lot de chacun. Anne, l'une des guides, passionnée de volcans, s'emploie à répondre aux questions des clients.
Parmi eux, qui a souhaité ne pas être nommé ici, on trouve - excusez du peu - un autre passionné dont le nom est resté attaché à un cratère de l'enclos né au cours d'une des nombreuses éruptions de la période 75-76. Cherchez bien, la carte au 1/25000 sous le nez "Il y avait déjà eu plusieurs phases dans cette éruption. J'étais là, en train de manger une boîte de maquereaux, quand soudain ça s'est ouvert devant moi". A l'époque, on donnait volontiers à un nouveau "cratère" le nom de celui qui y parvenait le premier. Aujourd'hui, avec les hélicoptères, cette époque est révolue
Plus que discret, notre "héros" ne fait pas grand cas de son involontaire découverte et déplore presque, en maugréant, l'existence de la "station volcanologique", s'en remettant volontiers à Haroun Tazieff qui, à propos de la Fournaise - et notre homme désigne du doigt les cônes de l'enclos - parlait d'une "taupinière" ! "Trop de battage a nui au volcan", estime-t-il encore d'où la situation à laquelle on est arrivé aujourd'hui avec les interdictions d'accès que chacun connaît. Avec ce comble dont il est victime: lui qui a vécu intensément le volcan, en toute liberté, en toute responsabilité, contribuant à sa connaissance à une époque où seule une poignée de fidèles lui rendait hommage, doit ces jours-ci s'incliner devant une réglementation aveugle pour voir l'éruption de nuit. Nostalgie, quand tu nous tiens
La mer de nuages s'embrase trop rapidement, des bancs de brume se déchirent, se reforment en haut des Grandes pentes tandis qu'avions et hélicoptères entament leur ballet.
Une file serrée de marcheurs en provenance du Pas de Bellecombe, la première vague des promeneurs de jour, jaillit, aussitôt canalisée par les rubans de plastique qui balisent l'itinéraire autorisé. La tente kaki du poste médical avancé des sapeurs-pompiers s'anime. L'enclos se réveille avec ses gendarmes postés toutes les quelques centaines de mètres le long du parcours, porte-voix en main, au cas où Il est vrai que le brouillard menace tout à coup; une classe entière inquiète, seulement parvenue au pied du Pas de Bellecombe, se hâte vers l'éruption pour éviter d'être invitée à rebrousser chemin par un gendarme ! La pluie la rattrapera dans l'après-midi et entraînera l'annulation de la première des quatre sorties nocturnes.
Hier soir, les accompagnateurs annonçaient avoir emmené 120 personnes sur le site de l'éruption au cours des deux premières nuits.
Des réservations ont déjà été prises pour le début de semaine, ne laissant aucun doute sur l'envie des Réunionnais de voir leur volcan de toujours plus près, la nuit surtout. La baisse du tarif des sorties accompagnées (voir notre édition d'hier), ramené à un niveau plus raisonnable, si elle a répondu aux protestations ne satisfait pourtant toujours pas ceux qui souhaitent admirer l'éruption en toute liberté.
 

* Sorties de nuit dans l'enclos: inscriptions sur place, au pas de Bellecombe, au stand des accompagnateurs, une heure au moins avant les quatre départs organisés (17h, 20h, 23h, 3h).
100 F par personne.



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