Le Journal de L'Ile de la Réunion    19 Mars 1998


Pas d'éruption touristique au volcan

Tourisme la pa pété

Sac au dos, rangers aux pieds et appareil-photo en bandoulière, le touriste qui vient d'arriver à Gillot, n'a qu'une idée en tête : monter au Piton de la Fournaise. Habité par cette obsession, il faut pourtant qu'il se prenne en main. En effet, l'"île intense" n'est pas rodée au tourisme de masse, et ne semble pas prête à modifier ses habitudes. A l'image de celle dont il est le père, le volcan ne se donne pas, il se mérite.

Au terme d'une dizaine d'heures d'avion, quel que soit l'endroit de la planète dont il provienne, le touriste fraîchement débarqué est éreinté. Et pourtant, il est toujours aussi motivé par l'événement exceptionnel que constitue l'éruption du volcan. Le volcan. Le fameux volcan. L'une des seules expressions de notre sous-sol magmatique dont on puisse approcher. Une exception. Un site privilégié situé à plus de 2 600 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Equipé pour cette grande aventure - dans ses bagages, le touriste aguerri n'a bien sûr pas oublié le vêtement chaud recommandé par son Guide-du-Routard ou son Petit-Futé - le touriste se trouve confronté à un premier problème : trouver un moyen de transport pour se rendre à l'endroit rêvé depuis si longtemps. Pour cela, plusieurs solutions s'offrent à lui, en fonction de ses moyens. D'abord, il peut prendre l'un des fameux cars jaunes au départ de la gare routière de Saint-Denis. Cette navette mise spécialement en place depuis la semaine dernière, s'arrête au Pas-de-Bellecombe. Autre solution, on peut louer une voiture dans les nombreuses agences de location situées à l'aéroport. On n'en compte pas moins de sept si bien qu'il est facile de faire jouer la concurrence et, chose rassurante, les tarifs de l'année 1997 sont toujours en vigueur. Que le touriste ne s'inquiète donc pas : aucune arnaque n'a été remarquée de ce côté. La flambée des prix n'est en rien proportionnelle à la chaleur dégagée par les coulées de lave. Même les chauffeurs de taxi interrogés ne demandent pas de tarifs prohibitifs pour parcourir les cent-vingt kilomètres jusqu'au volcan. Selon les uns ou les autres, le prix proposé va de 600 à 800 francs (aller-retour), "en fonction du compteur", précise-t-on. Cela peut certes paraître cher au premier coup d'il, mais il ne faut pas négliger le fait qu'il est possible de monter au moins à trois dans l'un de ces véhicules.
Enfin, reste une dernière solution, la plus onéreuse, mais sans aucun doute la plus impressionnante : l'hélicoptère. De nuit comme de jour, le survol du monstre fumant est un vrai régal pour les yeux, et ne manque pas de provoquer quelques sensations fortes. Un tel vol comporte par ailleurs ce notable avantage de ne pas dépendre des diverses restrictions d'accès à l'enclos.
Pour profiter de l'exceptionnel spectacle du volcan dans les meilleures conditions, il est donc impératif que chacun définisse précisément la prestation dont il souhaite bénéficier. Tout est affaire de goût personnel.

MENU A LA CARTE

Autre volet de la visite jusqu'au Piton : la randonnée. Pour cela, le touriste se trouvera bien inspiré de pousser sa route jusqu'à la Maison de la montagne, reconnue pour son sérieux et la qualité de ses informations. Mais pas forcément pour le sourire de ses hôtesses... Quoi qu'il en soit, ces dernières ne manquent pas de documents sur les diverses possibilités de randonnées sur une ou plusieurs journées et d'hébergements en gîtes de montagne. Là aussi, les tarifs n'ont pas été modifiés depuis que le volcan a repris son activité, et les réservations n'ont, semble-t-il, pas explosé non plus. Voilà qui augure d'une "rando" paisible. Pas de souci à se faire de ce côté-là, les touristes ne sont pas noyés dans la masse. Ici, on n'est pas sur la Côte-d'Azur où le moindre événement est synonyme d'affluence-record, et prend l'allure d'un raz-de-marée. Cependant, il est généralement recommandé de réserver au moins 48 heures à l'avance, si l'on veut être sûr de partir le jour désiré. Voilà de quoi véritablement dépayser le touriste, généralement habitué à se battre pour défendre sa place !

IL Y EN AURA POUR TOUT LE MONDE !

A Lacaze, que le touriste averti ne manquera de visiter sous aucun prétexte, les lieux sont également loin d'être bondés... Pour ne pas dire carrément déserts. Le touriste se dit alors que la basse saison touristique n'est pas un vain mot, et qu'à l'exception de quelques personnes venues ici traîner leur ennui, l'heure n'est pas à la cohue. Et pour cause.
A l'exception de quelques tee-shirts représentant le volcan et annonçant clairement la couleur "9 mars 1998. 15h12. Le volcan la pété", et des 24 photos de l'éruption de Serge Gélabert situées à l'entrée, rien de nouveau sous le soleil. Une cassette-vidéo de Maurice Krafft et Alain Gérente, intitulée "La Fournaise, un volcan dans la mer" vendue 199 francs en promotion, attire à peine l'il du badaud alangui par la chaleur. Et pourtant, c'est l'une des meilleures - sinon la meilleure - qui existe actuellement sur le marché. En attendant celles qui sont en train d'être tournées. Quant aux livres traitant du volcan, l'un d'entre eux - "Le guide du volcan actif de la Réunion" - attend impatiemment sa réédition. Depuis 1987.
Enfin, pour compléter le tableau, le touriste déjà déçu par ces souvenirs archaïques, observera avec amusement, sinon avec cynisme, un puzzle de volcan datant de la préhistoire... que personne ne pourrait décemment offrir à son pire ennemi. Ne parlons pas des cartes postales de la Fournaise dont, à quelques exceptions près, le stock n'a pas été renouvelé depuis longtemps. Quant aux posters, ils sont étrangement absents de cet inventaire à la Prévert.

PLUS KITSCH, TU MEURS !

Le touriste ne pourra pourtant pas terminer son tour sans voir l'inratable autel volcanique trônant en plein milieu de Lacaze. Dessus, il est impossible de manquer le panneau orange annonçant fièrement : "Attention, véritable roche volcanique. Run Roche." En effet, il faut voir cette inénarrable caverne d'Ali Baba. Presse-papiers (60 F), pendules plates (125F), sabliers (99 F, avec du sable rose, vert ou violet, c'est au choix), cendriers (125F) et autre éphémérides (145F) constituent autant d'incroyables trésors. Seulement, il faut bien reconnaître que la plupart de ces pièces sont d'une sensibilité artistique douteuse, sinon démodée. Sans compter que le support même - de la lave noirâtre refroidie - fait plus penser à la bouse séchée d'un bovidé quelconque, qu'à de la matière rare et précieuse. Enfin, dernière restriction qui peut faire tiquer le touriste en mal de nouveauté, la date de la matière première. Eh oui, la coulée de 1986 est obsolète depuis un moment... Bref, en ce qui concerne les souvenirs, mieux vaut ne pas être trop exigeant. Après tout, la vraie place des souvenirs n'est pas dans des objets, mais dans la tête...
Attendue depuis longtemps (cinq ans et demie) mais néanmoins surprenante, la coulée de lave du Piton peut donc décevoir le touriste en mal d'assistanat et d'organisation. Cependant, la Réunion ne semble pas prête à modifier ses habitudes pour accueillir un tourisme de masse. Après tout, cela n'a pas empêché plus de 100.000 personnes d'aller contempler le spectacle exceptionnel des entrailles de la terre.



Suite