17 Juin 1998
Cent jours d'éruption au piton Kapor depuis le lundi
9 mars
L'éruption du siècle

Une quinzième semaine d'activité a débuté lundi
au Piton de la Fournaise. Hier, c'était aussi le centième
jour de l'éruption, vraisemblablement la plus longue de ce XXe siècle
selon les chercheurs de l'observatoire volcanologique qui ont plongé
dans leurs archives.
La question brûle les lèvres: le long repos du Piton de la
Fournaise, entre sa dernière éruption du 27 août 1992
et le 9 mars 1998, date de son réveil, expliquerait-il la durée
de l'éruption actuelle ? Cent jours déjà, plus de
trois mois d'activité: l'événement est d'ores et déjà
appelé à figurer dans les annales réunionnaises car
on ne trouve nulle part une trace incontestable d'une éruption aussi
longue.
L'examen attentif des compilations du père de la volcanologie
française Alfred Lacroix ou bien celle établie par Maurice
Krafft traduit le manque cruel d'observations systématiques non
seulement au cours des siècles passés mais jusqu'en 1950
au moins ! Si Lacroix s'était ému dès 1936 d'une telle
carence, c'était toutefois plus pour des raisons purement scientifiques
ou de protection civile Toujours est-il que depuis 1900, seule l'éruption
de 1931 la surpasserait si la trop vague description de la durée
de sa première partie, "du 22 janvier à fin juin" (160 jours
environ), ne paraissait pas si suspecte, puisque qu'elle semble associer
en réalité plusieurs phases. De même plus récemment,
certains auteurs évoquent une éruption de 154 jours (4 novembre
75 - 6 avril 76) alors que l'existence de phases distinctes - avec des
points de sortie de la lave différents - est avérée.
UN APPORT DE MAGMA PROFOND
Si l'on considère l'éruption du Piton Kapor comme la plus
longue du siècle, il est tout aussi intéressant de tenter
de l'expliquer ! Chercheur dans un domaine encore riche d'incertitudes,
Thomas Staudacher, directeur de l'observatoire volcanologique, présume
qu'il y a "suffisamment de magma, venu de plus profond, donc plus de ressources".
Patrick Bachèlery, autre chercheur de l'observatoire et maître
de conférences au laboratoire des sciences de la Terre de l'université
de la Réunion ajoute : "Depuis la mi-96, on pense qu'il y a eu un
apport de magma dans la zone haute du volcan - entre 2-3 et 4-5 kilomètres
sous le sommet".
Mais l'observatoire attend aujourd'hui avec impatience les résultats
de l'examen des dizaines d'échantillons prélevés dès
le premier jour de l'éruption. En cours d'analyse dans plusieurs
laboratoires spécialisés en métropole, ils devraient
livrer des informations très attendues; ils recèlent en effet
une bonne partie du secret de l'origine du magma et du mode d'alimentation
du Piton de la Fournaise, un domaine où seules des hypothèses
prévalent jusqu'alors.
Leur interprétation, à la lueur de l'analyse de tous
les paramètres de la lente montée en puissance du volcan
depuis sa dernière éruption de 1992, un phénomène
observé pour la première fois par l'observatoire dont la
création remonte à 1979, devrait ouvrir une porte sur de
nouvelles connaissances.
François Martel-Asselin
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Il coule encore !
Le fait est là: plus de trois mois après, le volcan coule
toujours ! Pas toujours aussi impressionnant, mais toujours aussi magique,
théâtre d'une activité sans cesse changeante. Le Piton
Kapor, de taille respectable - plusieurs dizaines de mètres - mérite
plus que jamais son nom ("kapor" = costaud) et peut figurer désormais
sur la liste des plus imposants cônes de l'enclos.
Après le déchaînement des premières semaines,
suivi de ce que l'on croyait être le "commencement de la fin", le
Kapor avait adopté un régime de croisière plus soutenu
début avril, expulsant à nouveau des gerbes de feu et laissant
échapper de larges coulées sous les yeux des spectateurs
comblés à sa proximité immédiate.
A partir de la mi-mai, nouvelle modification de l'activité:
la lave s'écoule alors invisible, en tunnel, pour ne ressortir à
l'air libre qu'entre le Piton de Partage et le Nez coupé de Sainte-Rose
puis, beaucoup plus bas, dans la Plaine des Osmondes qu'elle inonde côté
rempart, avant de disparaître dans une nouvelle zone de pentes qui
l'amène à moins de 900 mètres d'altitude, dans le
Trou Caron.
Les projections se font plus discrètes et plus rares, laissant
place à des épisodes violents, au cours desquels des "paquets"
de lave gros parfois comme des automobiles atterrissent sur les rebords
du cratère. Il ne faut pas se fier aux accalmies trompeuses d'une
demi-heure à une heure, durant lesquelles seul l'infernal clapotis
du lac de lave du Kapor est audible, sans que l'on puisse toutefois en
décrire quelque rythme de fonctionnement précis et sûr.
Depuis le 8 juin, le site offre un nouveau visage. A une centaine de
mètres en-dessous du Piton Kapor, un puissant dégazage quasi
permanent donne l'impression d'être installé derrière
un Boeing 747 chauffant ses réacteurs. Expulsés en de multiples
points rougeoyants à la surface des coulées récentes,
ces gaz sont à l'origine de vastes zones où le soufre s'est
figé en épais dépôts jaunes-verdâtres
sur les lèvres des moindres fissures. Les asthmatiques sauront à
quoi s'en tenir: fuyons !
Mais surtout, les coulées surgissent à nouveau de partout,
sans cesse changeantes. Hier matin encore, une petite activité de
fontaine de lave était observée à quelque distance
sous le Piton Kapor et les coulées se dirigeaient à nouveau
vers le Piton de Partage, enflammant encore les branles !
Le Piton de la Fournaise n'a donc pas encore dit son dernier mot.