Après la nuit cauchemardesque de vendredi à samedi, le dispositif
prévu pour canaliser et véhiculer les visiteurs vers le volcan
a finalement fonctionné très correctement samedi et dimanche,
contrairement à ce qu'on a pu lire hier ici ou là. Après
un mea culpa en forme d'aveu, samedi matin, dont on peut saluer la franchise
("J'en prends la responsabilité"), le préfet Robert
Pommiès est parvenu à redresser la situation en organisant
la mise en uvre de moyens supplémentaires. Mieux vaut tard que jamais.
Scènes digne d'un exode nocturne, centaines de personnes bloquées
plusieurs heures dans le froid du Pas de Bellecombe (2 300 mètres
d'altitude), moyens de transports paralysés, informations contradictoires
: rien n'aura été épargné aux milliers de visiteurs
(plus de 15 000 sans doute) qui voulaient admirer l'éruption vendredi
soir alors que l'accès au Piton de la Fournaise ne pouvait se faire
qu'en bus depuis l'après-midi.
Samedi matin, l'administration devait donc reconsidérer en urgence
le dispositif en lançant des appels à la sagesse en direction
des Réunionnais, qui devraient disposer vraisemblablement d'au moins
une semaine encore pour assister au spectacle.
C'était la rançon du succès, comme le Journal de l'île
l'écrivait dès mercredi, le prix à payer d'un engouement
compréhensible après cinq ans et demi sans éruption
du Piton de la Fournaise. Les protestations entendues ici et là
contre le prix du transport vers le volcan depuis Bourg-Murat n'étonnent
guère : on accepte mal chez nous de payer ce que la nature a jusqu'alors
dispensé si généreusement et gratuitement en ignorant
que la montée au Puy de Dôme, dans le Massif central, s'effectue
dans les mêmes conditions aux mois de juillet-août et sans
protestation. Discipline bien comprise est admise.
AUCUNE RÉFLEXION DE FOND
Et pourtant, que représentent quelques dizaines de francs, cent
francs pour une famille, sinon l'assurance d'un moindre mal ? "Je
ne sais pas si c'est la solution idéale, confiait Robert Pommiès
samedi matin, mais c'est la moins mauvaise". L'individualisme forcené
de l'automobiliste de base n'y a pas trouvé forcément son
compte mais tous les lecteurs de revues spécialisées connaissent
le prix de revient au kilomètre de leur voiture (plusieurs francs)
et admettront bien vite que l'aller-retour en bus vers le Piton de la Fournaise
(45 kilomètres environ) leur permettait peut-être même
une économie (carburant, énervement, chauffe du moteur, voire
tôles froissées).
A situation de crise - le mot n'est pas exagéré -, mesures
exceptionnelles. Et si la récente visite du pape à Paris
(journées mondiales de la jeunesse) en est un exemple, encore a-t-elle
bénéficié de plusieurs mois de préparation.
Le Piton de la Fournaise, lui, n'avait pas réellement prévenu
de son arrivée, quoique
Le Journal de l'île, dès l'annonce du réveil du volcan
à la fin de l'année 1996, avait pourtant interrogé
le service interministériel régional de défense et
de protection civile, responsable de la coordination des moyens dans le
cadre du plan de secours spécialisé "éruptions
volcaniques", sur les conditions d'accueil du public au volcan. Des
réunions se sont même tenues à la préfecture
à l'époque avec, entre autres participants, des représentants
de l'Office national des forêts pour envisager ce point. Il semble
cependant qu'en dehors de travaux d'amélioration de la route forestière
(élargissement de virages, aménagement du parking du Pas
de Bellecombe), aucune réflexion de fond n'ait été
menée. Cette carence ne saurait pourtant incomber à l'administration,
ni à l'ONF qui travaille - plutôt bien - avec les moyens que
le conseil général veut bien lui accorder, mais plutôt
aux collectivités locales, qui tiennent les cordons de la bourse.
Ainsi ne suffit-il pas de se gargariser à l'idée d'accueillir
500 000 visiteurs extérieurs à l'horizon 2000, a fortiori
si les Réunionnais eux-mêmes ne peuvent pas accéder
correctement au pôle d'attraction numéro un de l'île.
Elus de la Région et du Département, maires des communes
concernées - qui sont souvent les mêmes - se sont montrés
fort discrets depuis lundi dernier sur ce sujet. Peut-être se sont-ils
rendus incognito et le souffle coupé au Piton de Partage à
moins qu'ils n'aient plutôt survolé en hélicoptère
le site de l'éruption, loin des odeurs de transpiration ?
Quant à la tentative du maire du Tampon d'annexer le Pas de Bellecombe
(situé sur le territoire de Sainte-Rose !) en y plantant son drapeau
sous le nez des dizaines de milliers de spectateurs présents (notre
édition d'hier), elle témoigne d'un cynisme rare. Quand on
sait que le même avait fait capoter l'inauguration de la Maison du
volcan, uvre de la Région, en novembre 1992 (époque Camille
Sudre), en y envoyant une poignée de manifestants chauffés
à blanc, on comprend la véritable passion d'André
Thien-Ah-Koon pour tout ce qui touche au Piton de la Fournaise.
Si l'administration de l'Etat, responsable de la sécurité
publique, a dû répondre - avec plus ou moins de bonheur -
à une situation d'urgence, néanmoins prévisible comme
le Journal de l'île s'en était ouvert auprès d'elle
il y a plus de quinze mois, les collectivités, quant à elles,
ont fait preuve d'une coupable légèreté en ne soupçonnant
pas l'évolution de l'intérêt des Réunionnais
pour leur volcan, se contentant d'une gestion au jour le jour. Le sous-équipement
flagrant en infrastructures d'accueil au Pas de Bellecombe en est la preuve.
Seule la pression des événements semble capable de leur ouvrir
les yeux: faut-il leur rappeler qu'ils n'ont demandé avec insistance
la création d'un observatoire volcanologique qu'après l'éruption
dévastatrice de Piton Sainte-Rose en 1977 ? Le malheureux Alfred
Lacroix, auteur de la première étude scientifique sur le
Piton de la Fournaise, l'avait pourtant préconisée dès
1936 !
Puisse cette éruption de mars 1998 servir une nouvelle fois de leçon.
François Martel-Asselin