Le Journal de L'Ile de la Réunion    16 Mars 1998


LA POLITIQUE DE DéVELOPPEMENT TOURISTIQUE EN QUESTION

Pagaille au volcan : les vrais responsables

Le public réunionnais paye depuis une semaine l'indifférence des collectivités locales, qui n'ont pas su entreprendre une politique de développement touristique à la hauteur du site du Piton de la Fournaise.



Après la nuit cauchemardesque de vendredi à samedi, le dispositif prévu pour canaliser et véhiculer les visiteurs vers le volcan a finalement fonctionné très correctement samedi et dimanche, contrairement à ce qu'on a pu lire hier ici ou là. Après un mea culpa en forme d'aveu, samedi matin, dont on peut saluer la franchise ("J'en prends la responsabilité"), le préfet Robert Pommiès est parvenu à redresser la situation en organisant la mise en uvre de moyens supplémentaires. Mieux vaut tard que jamais.
Scènes digne d'un exode nocturne, centaines de personnes bloquées plusieurs heures dans le froid du Pas de Bellecombe (2 300 mètres d'altitude), moyens de transports paralysés, informations contradictoires : rien n'aura été épargné aux milliers de visiteurs (plus de 15 000 sans doute) qui voulaient admirer l'éruption vendredi soir alors que l'accès au Piton de la Fournaise ne pouvait se faire qu'en bus depuis l'après-midi.
Samedi matin, l'administration devait donc reconsidérer en urgence le dispositif en lançant des appels à la sagesse en direction des Réunionnais, qui devraient disposer vraisemblablement d'au moins une semaine encore pour assister au spectacle.
C'était la rançon du succès, comme le Journal de l'île l'écrivait dès mercredi, le prix à payer d'un engouement compréhensible après cinq ans et demi sans éruption du Piton de la Fournaise. Les protestations entendues ici et là contre le prix du transport vers le volcan depuis Bourg-Murat n'étonnent guère : on accepte mal chez nous de payer ce que la nature a jusqu'alors dispensé si généreusement et gratuitement en ignorant que la montée au Puy de Dôme, dans le Massif central, s'effectue dans les mêmes conditions aux mois de juillet-août et sans protestation. Discipline bien comprise est admise.

AUCUNE RÉFLEXION DE FOND

Et pourtant, que représentent quelques dizaines de francs, cent francs pour une famille, sinon l'assurance d'un moindre mal ? "Je ne sais pas si c'est la solution idéale, confiait Robert Pommiès samedi matin, mais c'est la moins mauvaise". L'individualisme forcené de l'automobiliste de base n'y a pas trouvé forcément son compte mais tous les lecteurs de revues spécialisées connaissent le prix de revient au kilomètre de leur voiture (plusieurs francs) et admettront bien vite que l'aller-retour en bus vers le Piton de la Fournaise (45 kilomètres environ) leur permettait peut-être même une économie (carburant, énervement, chauffe du moteur, voire tôles froissées).
A situation de crise - le mot n'est pas exagéré -, mesures exceptionnelles. Et si la récente visite du pape à Paris (journées mondiales de la jeunesse) en est un exemple, encore a-t-elle bénéficié de plusieurs mois de préparation. Le Piton de la Fournaise, lui, n'avait pas réellement prévenu de son arrivée, quoique
Le Journal de l'île, dès l'annonce du réveil du volcan à la fin de l'année 1996, avait pourtant interrogé le service interministériel régional de défense et de protection civile, responsable de la coordination des moyens dans le cadre du plan de secours spécialisé "éruptions volcaniques", sur les conditions d'accueil du public au volcan. Des réunions se sont même tenues à la préfecture à l'époque avec, entre autres participants, des représentants de l'Office national des forêts pour envisager ce point. Il semble cependant qu'en dehors de travaux d'amélioration de la route forestière (élargissement de virages, aménagement du parking du Pas de Bellecombe), aucune réflexion de fond n'ait été menée. Cette carence ne saurait pourtant incomber à l'administration, ni à l'ONF qui travaille - plutôt bien - avec les moyens que le conseil général veut bien lui accorder, mais plutôt aux collectivités locales, qui tiennent les cordons de la bourse.
Ainsi ne suffit-il pas de se gargariser à l'idée d'accueillir 500 000 visiteurs extérieurs à l'horizon 2000, a fortiori si les Réunionnais eux-mêmes ne peuvent pas accéder correctement au pôle d'attraction numéro un de l'île. Elus de la Région et du Département, maires des communes concernées - qui sont souvent les mêmes - se sont montrés fort discrets depuis lundi dernier sur ce sujet. Peut-être se sont-ils rendus incognito et le souffle coupé au Piton de Partage à moins qu'ils n'aient plutôt survolé en hélicoptère le site de l'éruption, loin des odeurs de transpiration ?
Quant à la tentative du maire du Tampon d'annexer le Pas de Bellecombe (situé sur le territoire de Sainte-Rose !) en y plantant son drapeau sous le nez des dizaines de milliers de spectateurs présents (notre édition d'hier), elle témoigne d'un cynisme rare. Quand on sait que le même avait fait capoter l'inauguration de la Maison du volcan, uvre de la Région, en novembre 1992 (époque Camille Sudre), en y envoyant une poignée de manifestants chauffés à blanc, on comprend la véritable passion d'André Thien-Ah-Koon pour tout ce qui touche au Piton de la Fournaise.
Si l'administration de l'Etat, responsable de la sécurité publique, a dû répondre - avec plus ou moins de bonheur - à une situation d'urgence, néanmoins prévisible comme le Journal de l'île s'en était ouvert auprès d'elle il y a plus de quinze mois, les collectivités, quant à elles, ont fait preuve d'une coupable légèreté en ne soupçonnant pas l'évolution de l'intérêt des Réunionnais pour leur volcan, se contentant d'une gestion au jour le jour. Le sous-équipement flagrant en infrastructures d'accueil au Pas de Bellecombe en est la preuve. Seule la pression des événements semble capable de leur ouvrir les yeux: faut-il leur rappeler qu'ils n'ont demandé avec insistance la création d'un observatoire volcanologique qu'après l'éruption dévastatrice de Piton Sainte-Rose en 1977 ? Le malheureux Alfred Lacroix, auteur de la première étude scientifique sur le Piton de la Fournaise, l'avait pourtant préconisée dès 1936 !
Puisse cette éruption de mars 1998 servir une nouvelle fois de leçon.
François Martel-Asselin


Suite