15 Mars 1998
Monstre charriant la pierre et le feu, il rouge du Malin,
entrée des enfers, monde souterrain, létal et sulfureux,
le volcans suscite la crainte et le respect des populations depuis la nuit
des temps. Le "gentil" Piton de la Fournaise draine donc son lot de légendes
et de superstitions. Même si, aujourd'hui, les Réunionnais
lui vouent surtout sentiment d'affection.
Légendes et superstitions autour du Piton de la Fournaise
Le volcan dans l'imaginaire populaire
Vous n'avez pas remarqué ? Toutes ces dernières nuits, les
milliers de badauds massés sur les hauteurs du Pas de Bellecombe
se bousculaient dans un silence quasi-mystique.
Des chuchotements, à peine, comme pour laisser parler le Piton
de la Fournaise, pour ne rien manquer de ses feulements et de ses grondements.
Du respect des hommes devant les splendeurs brutales de la Nature. Le bipède
se sent tout petit, et humble, et vulnérable, face au dragon dans
son enclos.
Quand on ne savait de ces drôles de montagnes que leurs réveils
épisodiques et colériques, lorsque Haroun Tazieff n'avait
pas encore emmené dans la gueule de la bête des hordes de
télespectateurs avides, lorsqu'on ne connaissait rien, ou si peu,
de l'activité sismique, les hommes craignaient les volcans. Tous
les volcans, ces monstres à peine endormis, aux réveils grognons,
périlleux et incompréhensibles.
L'éruption était vécue à la manière
d'autres phénomènes naturels -les éclipses, notamment-
comme une malédiction, une punition des cieux ou des profondeurs
de l'Enfer.
Car qui, à part Lucifer lui-même, pouvait ainsi gronder
sous la terre et faire jaillir au soleil ces geysers de lave, ces langues
de feu sauvages ? Quand la Nature s'agite et produit de telles violences,
comment ne pas invoquer le magique, le divin ?
Au fil des siècles, les rumeurs et les superstitions des populations
successives se sont ainsi cristallisées autour du Piton de la Fournaise,
ce voisin lunatique et terrifiant. Objet de culte et de légendes,
il est sans doute le site naturel qui "occupe le plus l'imaginaire créole",
ainsi que le note dans son livre "Kroyans" (éditions Udir) Daniel
Honoré. Le Diable y aurait ses quartiers, comme l'explique un gramoune:
"Le volcan, c'est l'enfer, le royaume de Lucifer qui gouverne un peuple
de personnes mauvaises dont l'âme se brûle au feu en sortant
du ventre de la terre". Et si "la lave déborde parfois de l'enclos,
c'est que le Diable, dans sa rage folle, cherche à insulter le Bon
Dieu et crache des laves et des flammes vers le ciel."
"LE PAÏS BRUSLÉ"
Ainsi, par crainte et par respect pour ce qu'ils nomment "la chose",
les premiers habitants de l'île se sont installés loin de
cette "montagne ardente du Païs Bruslé". C'est seulement dans
la deuxième moitié du XVIIIe siècle que des aventuriers
osent partir à l'assaut du volcan. Prosper Eve raconte dans "Ile
a peur" que "le volcan est perçu par les esclaves comme un royaume
infernal où le Diable règne sur les esclaves blancs et les
maîtres noirs".
Ainsi, le naturaliste Bory de Saint-Vincent, qui entreprend en octobre
1801 la première ascension du Piton de la Fournaise, rapporte dans
ses carnets de voyage: "Les Noirs découragés par tout ce
que les esclaves du canton leur racontaient, témoignaient la plus
grande terreur (...)
L'un d'eux raconta plusieurs traditions du pays. Il avait, disait-il,
appris par d'anciens habitants que le volcan était le patrimoine
du Diable; que c'était la bouche de l'enfer; qu'il était
d'autant plus dangereux pour nous d'y monter, que les Blancs n'en revenaient
plus, les démons les réduisant en esclavage, les employant
à creuser la montagne, à diriger les courants de laves, et
à attiser le feu sous les ordres de commandeurs noirs." Où
le cratère abrite donc un "monde inversé": l'oppresseur et
l'oppressé se retrouvent, mais chacun a pris le rôle de l'autre.
Prosper Eve explique qu'une "mentalité nouvelle s'est façonnée":
face à la cruauté du maître, l'esclave ne peut que
"se soumettre et craindre". Et à la peur du maître s'est ajoutée
la peur du Diable et de l'Enfer, contre laquelle "il peut se prémunir
moyennant la conversion, la soumission et la bonne conduite". L'universitaire
note qu'il est certain que nombre d'esclaves ont refusé de se convertir
"pour ne pas admettre la possibilité d'un châtiment après
la mort, qui les maintiendrait encore dans l'esclavage".
MME DESBASSAYNS ET GRAND-MÈR KAL
Dans "Magie et sorcellerie à la Réunion", Robert Chaudenson
précise pour sa part que les "habitants" du volcan sont en fait
les âmes errantes de personnes qui ont péri par crime, suicide
ou accident, et les grands criminels. On peut noter encore une fois l'influence
de l'évangélisation progressive de la communauté africaine
: sont condamnés à errer les êtres privés d'absolution.
Parmi les résidents les plus célèbres, on trouve
Mme Desbassayns (1755-1846). La légende dit que cette puissante
esclavagiste avait fait preuve d'une cruauté inouïe envers
ses hommes ("Le voleur avait la main écrasée, celui qui voulait
se faire marron dans les bois avait le pied coupé, le rebelle était
pendu la tête en bas sous le soleil jusqu'à ce qu'il meurt
de soif", rapporte Daniel Honoré, dans "Légendes Créoles").
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lll On raconte qu'après sa mort, un éclair vint et emporta
son âme pour la jeter au fond du volcan. Comme les autres esclaves,
elle est chargée de souffler sur les braises pour attiser le feu
de la terre.
Voilà pourquoi "chaque fois que le volcan est sur le point de
cracher ses laves, on entend le chabouc claquer et Lucifer crier: "Sof
madam Débasin, sof"! Ce qui signifie "chauffe".
On dit aussi que parfois, Mme Desbassyns est si fatiguée que
ses cheveux tombent; le vent les prend et les sème partout. C'est
ce que l'on appelle couramment "les cheveux de Pélé".Au fond
du volcan, Mme Desbassyns doit aussi cotoyer un autre personnage important
de la mythologie créole, Grandmèrkal. Ses origines sont assez
obscures (était-elle esclave ou femme d'engagé ? Malgache
ou Africaine ?), mais on lui prêtait en tout cas certains pouvoirs
de guérisseuse.
Elle est devenue dans l'imaginaire créole une sorte de sorcière
: on dit aux enfants que s'ils ne sont pas sages, Grandmèrkal sortira
du volcan pour venir les manger.
Une autre très célèbre histoire est rapportée
par Daniel Honoré. Monsieur Paul avait une plantation de vanille
qui prospérait au pied du volcan. Celui-ci entra en éruption,
et pour sauver sa récolte, le Gros-Blanc eut l'idée -puisque
le Bon Dieu est toujours plus fort que le Diable- de placer une statue
de la Vierge devant l'entrée de son champ.
Hélas! La vanille fut tout de même brûlée
! Cependant, la lave ne toucha pas la Vierge. C'est depuis ce jour que
le 15 août, on vient en pèlerinage du côté de
Grand-Brûlé afin de remercier la sainte femme qui épargne
les hommes des coulées meurtrières.
Les Réunionnais continuent à rêver leur volcan.
A le regarder, à s'en méfier et à s'en fasciner.
Nous sommes allés à la rencontre des gens des Hauts,
afin de vérifier si eux, plus que les autres, avaient de la Bête
une conscience plus aigüe.
Autour du volcan, rien n'est plus comme avant
Le téléphone sonne chez les rares épiciers dionysiens
qui ont la chance d'en être équipé. M. Murat, depuis
la Plaine-des-Cafres (qui a donné son nom au célèbre
bourg), déploie toutes ses forces pour avertir ses proches et amis
de l'entrée en éruption du Piton de la Fournaise. D'une main
il actionne la manivelle pour composer le numéro de son interlocuteur
de l'autre il tient son combiné collé à son oreille.
Aussitôt, la nouvelle fait le tour de la commune et bientôt,
la Réunion entière est au courant de l'événement.
Pas de télévision, quelques transistors sans fil n'émettent
que de la musique... à l'époque - au début des années
soixante - c'était le seul moyen de communication. Et lorsqu'un
fil téléphonique est sectionné, André Murat,
propriétaire-cultivateur dans la région du volcan, prend
son camion à bord duquel il a rangé ses légumes destinés
aux commerçants du chef lieu. Sur le littoral, des expéditions
commencent alors à s'organiser...
Le volcan du piton de la Fournaise a toujours passionné, fasciné
et parfois inquiété. A l'époque, les moyens d'accès
n'étaient pas les mêmes que ceux d'aujourd'hui, loin de là.
«Des randonnées étaient organisées depuis le
27e kilomètre», raconte Gilbert Albany, fondateur de l'Association
pour la sauvegarde du patrimoine et des images de la Réunion (ASPIR).
«Pas moins de quatre jours de marche étaient alors nécessaires
pour faire l'aller-retour». La randonnée se faisait en deux
étapes. Les accès qui commençaient à peine
à être aménagés permettaient aux aventuriers
d'accéder jusqu'au Nez de Buf. La seconde étape, engagée
le lendemain, menait les randonneurs jusqu'au pas de Bellecombe où
le gîte a été construit à cette époque.
«Nous avions un guide invétéré qui nous a appris
de nombreuses choses», poursuit M. Albany.
Les randonneurs étaient étonnés à l'époque
de rencontrer sur leur passage de nombreuses bouteilles disposées
ici et là jusqu'au cratère. Il ne s'agissait pas d'un système
de balisage ni d'actes de malveillances, bien au contraire. «C'était
uniquement pour recueillir l'eau de pluie. C'était d'un très
grand secours pour les marcheurs», poursuit le président d'ASPIR.
Toutes les bouteilles étaient inclinées dans la même
direction, leur goulot tournés vers l'Est.
Deux à trois fois par an, des excursions étaient ainsi
organisées. Et lorsque le cratère vomissait ses torrents
de lave, les marcheurs s'approchaient le plus possible de la coulée,
jusqu'à l'endroit où la température était «humainement
supportable». Le sol sous leurs pieds étaient tellement chaud
qu'ils pouvaient cuire sur place leur beefteak. «Je me souviens que
nous faisions des omelettes sur des poêles», poursuit Gilbert
Albany, âgé à l'époque d'une vingtaine d'années.
Premier photographe de presse et cinéaste de la Réunion,
son père, André, avait participé avant lui à
de nombreuses expéditions au volcan. Notamment en 1931 avec M. Merwart,
Gouverneur de la colonie, leur guide M. Jasmin et quelques porteurs.
Il ramena du volcan la première vue panoramique jamais prise
de la Fournaise. Pas moins de six jours aller-retour étaient nécessaires
pour cette expédition qui démarrait au 27e km. La première
journée conduisait les marcheurs jusqu'à la pente Zézé
en passant par Piton Textor, le Nez de Buf, la Plaine des Cafres et la
caverne Latanier.
La deuxième étape reliait la pente Zézé
au gîte du volcan qui n'était à l'époque qu'un
simple abri. Le lendemain, il ne restait plus qu'à gagner le chemin
de lave en empruntant le Pas de Bellecombe. Le temps de prendre les photographies
nécessaires avec les moyens de l'époque - c'est-à-dire
des appareils dépourvus de cellules, une dizaine de plaques, et
peu de chose - il fallait penser au retour.
Quelques années plus tard, au début des années
50 les choses étaient déjà bien plus faciles puisque
des chevaux assuraient le transport des bagages et des personnes «les
plus fragiles». Mais on était encore bien loin des infrastructures
routières, des milliers de voitures qui se rendent chaque jour au
volcan depuis son entrée en éruption en début de semaine
et des moyens performants de prises de vues. Les choses autour du volcan
ont bien changé.