Le Journal de L'Ile de la Réunion    14 Mars 1998


LE SPECTACLE CONTINUE, L'ONF ET LA GENDARAMERIE AMÉNAGENT ET BALISENT LE SITE EN VUE D'UNE POSSIBLE RÉOUVERTURE

La fièvre monte dans l'enclos

Tous les efforts ont été déployés hier dans le but de permettre la réouverture au public de l'enclos du volcan - même si l'information n'est pas encore officielle - peut-être lundi. Après la deuxième éruption de jeudi matin, l'activité semble toutefois s'être renforcée. Le suspense risque donc de durer.

Le week-end s'annonce chaud au volcan où 30 000 visiteurs sont attendus, dans des conditions qui s'annonçaient meilleures que les jours derniers puisqu'ils devraient trouver certaines facilités comme points d'eau, toilettes Le dispositif déjà impressionnant a été complété hier au Pas de Bellecombe où s'alignent des dizaines de véhicules et des tentes au milieu des pétarades des groupes électrogènes
Après une rapide "expertise" du BRGM jeudi, l'Office national des forêts a retroussé ses manches hier matin dès la première heure. Une noria de camionnettes à plateaux a acheminé poteaux en bois, sacs de ciment et outils à l'ancien parking terminal qui précède la descente du Pas de Bellecombe.
"On asphalte", lance l'un des ouvriers rencontrés dans les premiers lacets; "Et après-demain, on installe le téléphérique", poursuit l'un des compagnons de travail. A coups de masse, ils brisent quelques rochers qui affleurent sur le sentier, pour éviter entorses et chutes aux tête-en-l'air. Des rondins vont être disposés en quelques points où le sol s'effrite, côté vide; quelques éléments de barrière vont être remplacés. Bref, on aménage dans l'urgence: le sentier, balisé de frais, devra être fin prêt en vue de l'éventuelle annonce de la réouverture de l'enclos au public.
Après une marche vers le site par le préfet Robert Pommiès, mercredi après-midi, le peloton de gendarmerie de haute montagne de la Réunion est descendu hier matin également dans l'enclos en compagnie de responsables de l'ONF pour une reconnaissance du parcours en direction de l'éruption. Du matériel de balisage du site a été héliporté à proximité du cratère Magne, il permettra de délimiter les zones accessibles. Le commandant du PGHM, rencontré hier au volcan, se montre soucieux de mettre en place les meilleures conditions d'accueil possibles pour le public. "Pas question de laisser faire n'importe quoi, assure l'adjudant-chef Hémin. Nous seront très stricts sur l'équipement des marcheurs, l'âge des enfants, par exemple. Le problème, c'est que nous risquons d'avoir beaucoup de gens qui ne sont pas des randonneurs mais des familles qui croient partir en promenade."
Sur le site de l'éruption, un dispositif complémentaire à celui du Pas de Bellecombe sera mis en place pour faire face à tout incident.
F. M.-A.

Thierry (Belgique) :

"Nous ne comprenons pas"

Thierry, un chauffagiste (!) originaire de Belgique, a appris l'éruption du Piton de la Fournaise grâce à Internet et à la consultation du site du Journal de l'île. Passionné de volcans, il n'a pas hésité à sauter dans l'avion dès le lendemain avec un ami. Las ! depuis mercredi, comme on le sait, il n'est pas possible d'accéder au site de l'éruption. Il a tenté, en vain jusqu'à hier midi, d'obtenir un laissez-passer et avoue son désarroi: "Nous rentrons de l'Etna en éruption, nous étions au Krakatau, en Indonésie il y a quelques mois : nous connaissons les volcans et nous ne comprenons pas cette interdiction. Avec un retour sur Paris dimanche soir, nous sommes en train de perdre tout espoir de voir de près l'éruption". Bonne pub pour la Réunion, paradis des volcanophiles, pensait-on

Aux premières loges

Tôt l'autre matin sur le site de l'éruption. Un groupe du Centre de documentation et de diffusion sur le volcanisme (CDDV) est déjà là, aux premières loges, depuis lundi après-midi. Passionnés de volcans - certains d'entre eux suivent les éruptions du Piton de la Fournaise depuis plus de vingt ans - ils ont accumulé au fil du temps des archives photographiques d'une valeur inestimable. La Maison du volcan, dont les visiteurs peuvent admirer certains de leurs clichés, entre autres, l'a bien compris et a fait appel à ces chasseurs d'images. Né en novembre 1992, le muséum de la Fournaise ne possédait aucun fonds photographique, on s'en doute. Philippe Dupont, son directeur, qui a lui-même suivi des études de volcanologie, se trouve à leurs côtés sur les coulées.
La nuit a été glaciale, entrecoupées de rafales de vents violentes. Réchauds, casseroles : rien ne manque pour préparer un petit déjeuner à côté de la tente plantée sur la plate-forme moelleuse de lapilli qui tapisse les abords du cratère Magne et dont la coulée a simplement léché les pieds sans en noyer la base
Les fontaines de lave continuent de jaillir puissamment en contrebas du cratère Charles, tandis que la bouche immédiatement supérieure montre des signes de fatigue. Au-dessus du Magne, les remparts qui s'édifient de chaque côté de l'autre fissure encore en activité s'effondrent dans une avalanche vermillon, à intervalles réguliers. Les souffles puissants de ces géants en furie se chevauchent, se décalent tour à tour, rythmés par les salves chuintantes des fontaines. Les coulées de graton s'étalent, déplacent en un transport silencieux et sans à-coups, comme un tapis mécanique parfaitement graissé, des blocs gros comme une camionnette, comme des icebergs à la dérive. Un accident de terrain suffit à leur donner de la vitesse jusqu'à ce qu'ils tournoient, se brisent, avant de chavirer.
Il n'est pas 10 heures et pourtant, déjà, certains ont rangé leurs appareils et s'apprêtent à lever le camp: la lumière trop dure ne convient plus pour la prise de vue. Retour au Pas de Bellecombe tandis qu'avions et hélicoptères tournoient sans relâche dans le ciel. La première éruption 98 est dans la boîte.

La grande pagaille 
hier soir à Bourg-Murat

Les scènes qui se sont déroulées hier soir au 27e kilomètre laissent augurer d'un week-end difficile sur le massif du Piton de la Fournaise. Combien étaient-ils de candidats hier soir à la visite du volcan ? Dix mille ? Plus ? Toujours est-il que, la tension montant - le dispositif de navette de cars prévu (lire en pages suivantes) s'est vite révélé insuffisant et la vente des billets a d'ailleurs dû être suspendue, les autorités conseillant aux automobilistes de regagner leur domicile !
Quatre voire cinq heures d'attente ont été le lot commun des milliers de personnes prises en otages dans l'attente d'un car qui ne venait pas. De même, au Pas de Bellecombe, passé minuit, des centaines de personnes parmi lesquelles des enfants, attendaient dans le froid qu'on imagine à 2400 mètres d'altitude. Les autorités vont devoir déployer aujourd'hui des trésors d'imagination pour tenter de mieux organiser les transports vers le site.

Le point sur l'éruption

L'observatoire volcanologique n'enregistre plus de séismes particuliers depuis l'éruption de jeudi. Si le trémor (vibration du sol engendrée par l'écoulement de la lave) s'est intensifié au cours de la nuit de jeudi à vendredi, il a semblé fluctuer par la suite tout en restant ensuite à un niveau élevé.
La première coulée du lundi 9 mars, à proximité du cratère Magne, dans le nord de l'enclos, arrive dans la plaine des Osmondes, à une altitude d'environ 1000 mètres, entre le piton de Crac et le rempart de Bois-Blanc. Elle avait avancé d'environ 500 mètres en vingt-quatre heures hier. Cette éruption - deux cônes actifs - est visible du piton de Partage. Compter une demi-heure de marche assez facile (aller seul).
La deuxième coulée du jeudi 12 mars, à proximité du cratère Caubet, dans le sud-ouest de l'enclos, ne dépasse guère 1000 mètres de longueur. Un petit cône d'une vingtaine de mètres a commencé à se former sur la fissure émettrice. Cette éruption est visible depuis le piton de Bert (également appelé improprement "piton de Bois-Vert" sur les cartes IGN, alors que le naturaliste Bory de Saint-Vincent l'avait nommé ainsi en l'honneur d'Alexis Bert, officier d'artillerie mais surtout minéralogiste, lors de son voyage à Bourbon en 1801). Le sentier, jusqu'à présent interdit, a été sécurisé pour le grand public. Compter entre une heure et une heure et demie de marche (aller seul) en terrain souvent caillouteux et vallonné depuis le parking situé deux kilomètres avant le Pas de Bellecombe.
En tout état de cause, prévoyer une tenue en adéquation avec l'heure de votre visite: il faudra se prémunir contre le soleil de la journée ou le froid glacial et humide de la nuit. Eau, nourriture, vêtements adaptés et surtout chaussures solides et confortables. Evitez d'emmener des enfants trop jeunes ou des personnes âgées non habituées à l'effort.


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