Le Journal de L'Ile de la Réunion    12 Mars 1998


Entre chien et loup, effroi et respect, le merveilleux spectacle de la lave en fusion dans la chaleur de la nuit

Projections en séance continue

Il faut une heure et demie de marche dans l'Enclos pour rallier les geysers furieux et la coulée de lave serpentant au pied des cratères Charles et Magne, à la barbe fleurie de blocs magmatiques. Une symphonie de rouge et de noir, rien que pour vous.

Il faut marcher cahin-caha, comme l'enfant qui vient de naître, les yeux rivés sur le sol, les mains tendues, les genoux pliés et cette étrange caillasse qui roule et crisse et glisse sous les pieds sans qu'on puisse la voir et encore moins, la deviner.
Le Pas de Bellecombe avait pris mercredi aux profondes heures de la nuit, comme des airs de promenade d'Anglais un peu éméchés, toujours entre deux cabrioles et trois pintes de rire. Les touristes et rêveurs les plus équipés s'avançaient dans l'inconnu, éclairés d'un mince pinceau lumineux, à un poil de tomber. On a eu chaud : une petite fille, âgée de sept ans, a disparu sur les coups de trois heures, comme avalée par une anfractuosité. Les gendarmes du groupement de haute montagne l'ont récupérée immédiatement, d'entre les entrailles de Bellecombe, parcheminées, encroûtées mais bien coupantes. La gamine était contusionnée très légèrement, miraculée en somme. Elle devait être suivie quelque temps au Poste médical avancé par le médecin sapeur-pompier, le docteur Tixier. Cet accident ayant révélé le caractère dangereux de la marche de nuit, interdiction a été faite de s'aventurer dans cet obscur qui n'avait rien de clair. Bien sûr, un certain nombre de visiteurs ont passé outre, et crapahuté jusqu'aux épaules de l'Enclos, par le gîte du volcan.
D'autres sont allés plus loin, beaucoup plus loin, sous la voûte parcimonieusement étoilée, une lampe-torche collée, serrée au creux de la main et l'il vissé sur les deux grosses ampoules qui jetaient au loin des feux nécessairement incandescents. Mais avant toute chose, il fallait montrer patte blanche. L'Escalier qui s'enfonce en colimaçon, toujours plus profond dans l'Enclos, est gardé par deux gendarmes mobiles venus de Vendée, du pays de la "mogette" (des haricots cuits avec de l'ail) mais, surtout des Chouans. Or la devise de tout bon chouan est, qu'on s'en souvienne : "Si j'avance, suivez-moi, si je recule, tuez-moi, si je meurs, vengez-moi".
Interdiction est faite de passer le mince cordon rouge et blanc, mieux vaut la respecter, à moins, à moins, de remettre le sésame idoine. Commence alors, une descente, lente comme une valse, la main droite sur la main-courante, la gauche, sur une lampe et un il, si ce n'est les deux sur l'objectif, une heure trente plus loin. Tout au bas, la peinture blanche est bien hâve, diaphane et fuyante. Vaille que vaille, il faut bien recoller les bouts de piste, rallier la coulée de lave moutonnante, une dentelure de chaleur, une illusion peut-être. Le terrain est un écran souvent opaque.

L'OR DE NICOLAS FLAMEL

Gouffres, vallées, couloirs, forêts d'arbustes bonsaï, chaînes de montagne rythment l'avancée. Alors, il faut sauter à pieds joints comme pour le jeu de la marelle, d'un pied sur l'autre, enjamber, s'écrouler parfois, au risque de s'entailler la paume des mains. Et là-bas, Vulcain qui gronde de plus belle, ronfle, ronchonne. Sur la droite, la lave s'effiloche sur une vingtaine de mètres de hauteur. On croirait voir Sergueï Bubka tenter, une fois de plus, de battre son record mondial de saut à la perche. Sur la gauche, l'air est mouvant, frisotant comme le toupet chevelu d'un barbier napolitain. Et entre les deux, on distingue déjà un serpent qui n'est ni monétaire ni de mer, mouvant, jouant des épaules qu'il n'a pas, ondulant. Un serpent qui se meut et mue sans cesse. La fièvre de l'orpailleur gagne.
A moins que ce ne soit celle d'un Nicolas Flamel en éternelle quête de la pierre philosophale. Les pas se font plus rapides, les glissades plus fréquentes. Qu'importe les bobos et le sang qui perle! On veut saisir cet or qui coule comme de la frangipane, à pleine main. On voudrait se laisser porter sur son dos lustré comme un vaisseau fantôme, sans capitaine, ni gouvernail. Croire en la magie, c'est la rendre réelle, dit-on. Et c'est de la magie que cette croûte qui se transforme, disparaît, fond, renaît en un mouvement éternel. Une magie bien réelle. La chaleur fait comme un masque sur le visage et sur les bras. Le ronflement a gagné en magnitude, en amplitude. C'est un fleuve, avec ses rapides, ses rapines, ses blocs de lave emportés, disséqués, rongés, ses courants et ses rodomontades. Ça vous laisse décontenancé, faible, impuissant et transi de respect. Ces forces qu'on appelles telluriques ne s'apprivoisent pas, ne se domptent pas, elles conquièrent et ravissent.
Philippe Linquette



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